lundi 3 décembre 2018

Grandes Orgues


Titulaire de l’orgue de chœur de Notre-Dame de Paris, Johann Vexo a enregistré ce disque en 2010 sur le Grand-Orgue de la cathédrale. Un instrument doté de cinq claviers, cent-dix registres, idéal pour interpréter le répertoire de musique d'orgue dite "symphonique", allant de César Franck à Marcel Dupré. À sa console se sont illustrés les plus prestigieux organistes français. On retiendra Louis Vierne (1870-1937), qui a laissé entre autres six symphonies pour orgue, Pierre Cochereau (1924-1984), génial improvisateur (prompt sur la fin de sa carrière à utiliser les jeux de chamades à tout va), Olivier Latry (né en 1962), professeur d’orgue au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et doté d’une technique jamais acquise auparavant.
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Johann Vexo joue Liszt, Franck, Vierne, Duruflé, Escaich



Le disque débute par la Fantaisie et Fugue sur « Ad nos ad salutarem undam ». Une œuvre monumentale de Franz Liszt, inspirée d’un choral de Meyerbeer présent dans l’opéra Le prophète. On connaît le Liszt des rhapsodies hongroises, à la virtuosité éclatante, sans limite. On connaît moins l’Abbé Liszt, entré dans les ordres à la fin de sa vie. « Ad nos » montre que Liszt sait aussi composer pour orgue, on retrouve bien sûr des passages techniquement très exigeants, mais cette virtuosité n’est ici jamais gratuite. Disons-le de suite, la version enregistrée par Johann Vexo est l’une des meilleures que l’on n’ait jamais écouté chez Ouais ?, parce qu’elle démontre une parfaite compréhension de l’œuvre et un travail titanesque sur la registration. Le crescendo du début de la fantaisie, l’entrée progressive des jeux d’anches, l’utilisation à bon escient de la voix céleste (jeu légèrement désaccordé qui associé au jeu de gambe produit un son faisant référence à des ondulations, une sorte de vibrato), les chamades (jeux de anches dont les tuyaux sont situés à l'horizontale) utilisées lors des passages « fanfare », les jeux de mutation dans les passages plus pianistiques, tout est maîtrisé. Et puis, cette longue finale où résonne l’écho de du dernier accord dans la cathédrale vient parachever l’écoute de trente minutes.



On notera sur ce disque la présence de la Prière de César Franck (1822-1890), tirée des Six Pièces pour orgue. Une pièce mettant en valeur les jeux de fonds de l’orgue et un compositeur qui a influencé toute l’école d’orgue française jusqu’à aujourd’hui. Titulaire du Grand-Orgue de la Madeleine, César Franck est indissociable du facteur d’orgue Aristide Cavaillé-Coll, qui a doté les églises françaises (et pas seulement) d’instruments aux jeux de fonds nombreux, limitant les plein-jeux (jeux composés de plusieurs tuyaux à la sonorité brillante) et les cornets (jeux composé de cinq tuyaux) au profit des anches. Les plus beaux exemples sont certainement l’orgue de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse, Saint-Ouen à Rouen et bien sûr celui de Notre-Dame de Paris (même s’il a subi des transformations). Les compositions de ces orgues ont ouvert la voie à la musique d’orgue symphonique. Allez écouter les symphonies de Widor, de Vierne et vous comprendrez cette façon de faire sonner l’orgue comme un orchestre, avec ses tutti énormes et ses jeux solistes, faisant référence aux hautbois, clarinettes ou flûtes.

Deux pièces de Louis Vierne présentes sur ce disque, datant des années 1920 et issues des Pièces de Fantaisie. Feux follets, avec ses jeux de mutation (jeux aigus) et son côté apprenti sorcier, nous montre le visage d’un Vierne grinçant. Un esprit que l’on retrouvera dans les scherzi (mouvements centraux de ses symphonies), notamment dans la 3ème , 5ème  et le superbe scherzo de la 6ème. La Toccata est une pièce brève, virtuose, typique de l’école symphonique (Gigout, Boëllmann, Widor, par exemple). La bombarde de trente-deux pieds, jeu du pédalier, semble particulièrement écrasante quand elle rentre.


On enchaîne ensuite sur le Scherzo de Maurice Duruflé, une pièce de jeunesse, composée en 1926. On y retrouve ce qui fera la particularité de Duruflé, à savoir un raffinement harmonique proche de Gabriel Fauré, allié à la virtuosité qu’on retrouvera dans la Toccata ou encore Prélude, Adagio et Choral varié sur le Veni Creator.



Les Trois Poèmes de Thierry Escaich, compositeur et organiste français contemporain, en activité à Saint-Etienne du Mont (l’orgue où officiait Duruflé), viennent clore l’écoute. On relèvera la magnifique interprétation d’Eaux Natales.



Un disque référence si vous souhaitez entendre toutes les possibilités qu’offre l'Orgue de Notre-Dame de Paris, que vous pouvez entendre gratuitement tous les samedis soirs à 20h lors des auditions d'orgue.


Johann Vexo joue Liszt, Franck, Vierne, Duruflé, Escaich aux Grandes Orgues de Notre-Dame de Paris. - JAV Recordings. 2010.

lundi 12 novembre 2018

Dans la famille reggae, je demande le prince : Dennis Brown, les mots de la sagesse

Words of Wisdom / Dennis Brown

Bob Marley étant sacré "roi du reggae" par de nombreuses personnes (et "arbre qui cache la forêt" par d'autres), Dennis Brown fût quant à lui surnommé "the crown prince of reggae" (le prince couronné du reggae) et demeure encore un des plus grands chanteurs issus de Jamaïque.

Sortant son premier disque en 1970 à l'âge de 13 ans sur le mythique label Studio One et finissant tristement sa carrière en 1999 suivant son décès (même si de curieux featurings apparaissent régulièrement post mortem), Dennis Brown aura laissé une discographie très imposante et ultra variée. Si certains vénèrent sa période où il enregistre pour le producteur Niney The Observer des pépites reggae roots au son flangerisé (le genre de son qui pourrait plaire aux personnes qui "n'aiment pas le reggae sauf Lee Scratch Perry") tandis que d'autres vouent un culte à sa période early dancehall des 80's aux côtés de Sly & Robbie (qui amènera des tueries telles que Revolution ou Sitting and Watching qui feront le bonheur de nombreux artistes ragga), sa période fin 70's mérite amplement la redécouverte, entre des albums autoproduits qui marqueront les esprits (notamment grâce aux excellentes rééditions réalisées par le défunt label Blood And Fire) et surtout son travail aux côtés du producteur Joe Gibbs.



Pourtant, parmi la pléthore d'enregistrements effectués pour Joe Gibbs, si c'est généralement l'album Visions of Dennis Brown, sorti en 1977 ou son successeur Wolf & Leopards (comportant également des chansons pour d'autres producteurs) qui sont nommés dans les différentes listes de référence, il y a bien un album injustement mal-aimé, ou tout du moins méconnu : Words of Wisdom sorti en 1979, comportant pourtant le plus grand tube de Dennis Brown, l'immense Money In My Pocket (une réactualisation rockers style d'une chanson qu'il avait enregistré en 1972 avec Niney).


Words of Wisdom est un album comportant une grande majorité de chansons écrites par Dennis Brown (au contraire des précédent truffés de reprises) et alterne morceaux roots engagés et chansons d'amour d'inspiration soul, le tout porté par une voix de velours comme on n'en fait plus (surtout à l'heure de l'autotune).

Ainsi, l'album commence doucement par le beau titre rasta So Jah Say, suivi du plus classique Don't feel no way (dans une veine typique du reggae 70's à la Bob Marley) avant que n'arrive la première perle du disque, le magnifique Words Of Wisdom qui donne son titre à l'album. La fin de la face A contient rien de moins que 3 tubes (sur 3 morceaux) : le sublime et envoutant Should I, le flûté A True et le phénoménal Ain't That Loving You (à la base un classique de la Stax dont s'emparera avec brio le maître Alton Ellis en 1967).


La face B commence avec le titre lover Cassandra, un titre que le prince avait précédemment enregistré avec Niney, suivi de 3 titres roots dont l'émouvant roots Love Jah. A l'instar de la face A, la face B s'achève sur 2 superbes morceaux, sans aucun doute LES tubes du disque, Drifter, une reprise de Dennis Walks, certainement l'un des plus mémorables riddims de l'histoire de la musique jamaïcaine, et le précédemment évoqué Money In My Pocket.

Donc pourquoi, et ce malgré une sortie internationale (en France sur  la major Atlantic, ce qui fait qu'on peut le trouver de temps en temps en brocante, tout du moins on le trouvait avant que le vinyle ne revienne à la mode, avec des rapaces achetant tout et n'importe quoi pour faire des plus-values) cet album est-il méconnu ? La faute à des rééditions CD au son catastrophique ? A la présence de nombre de ses chansons sur les innombrables compilations consacrées à Dennis Brown ? Le mystère reste entier...

Words of Wisdom / Dennis Brown. - Initialement sorti en 1979 sur Joe Gibbs Records, Atlantic, WEA ou Laser (selon le pays), réédité en CD et vinyle par de nombreux labels (Blue Moon, Shanachie, Disc'Az...). Fait également partie du superbe coffret 4 CD Dennis Brown At Joe Gibbs sorti en 2011 sur VP/17 North Parade.

dimanche 28 octobre 2018

Merci pour tout Philippe Gildas



Ouais ? voulait rendre hommage à Philippe Gildas (1935-2018), grand monsieur de la télé, présentateur de la mythique émission TV Nulle Part Ailleurs qui a permis à une partie de l'équipe du blog de découvrir plein de bonnes choses durant son adolescence, que ce soit en littérature, humoristes, idées socio-politiques, cinéma ou bien évidemment musique avec les mythiques NPA Live dont voici une belle playlist :

vendredi 19 octobre 2018

Y'a plus de saison !

L’équipe de Ouais ? avait ressorti les parkas et les bonnets mais force est de constater que l’été dure. Et donc on a en tête ce slow de Joe Dassin, sorti en 1975. La carrière de Joe est alors au point mort. Lors d’une sauterie en Italie, il tombe sur le scopitone de la chanson Africa de Toto Cutugno. Il suffit d’un arrangement de cordes bien sucré, d'une trompette lancinante sur la fin et d'une voix travaillée au cigarillo pour que Joe atteigne la 11ème place des meilleures ventes en Turquie. De quoi filer des sueurs froides en allant chercher votre prochain complet mayonnaise ketchup aux Délices d’Istanbul.



Pour les puristes, ce titre a été repris plusieurs fois, notamment cette excellente version : 



Pour les encore plus puristes, la chanson aurait inspiré le nom d’un mythique groupe de punk hardcore DIY américain, Indian Summer, formation pionnière de l’emo des 90’s.

vendredi 12 octobre 2018

Conseil TV du dimanche : de la neige et des rastas

Ce dimanche 14 octobre, 6ter rediffuse un nanar classique des années 90 : Rasta Rockett (Cool runnings en VO), l’histoire improbable mais pourtant vraie de l’équipe de bobsleigh jamaïcaine, un pays qui ne voit pas beaucoup la neige mais qui participe quand même aux Jeux Olympiques d’hiver.


Outre le film gentillet made in Disney, ce qui a marqué les esprits à l’époque, c’est sa BO, comprenant notamment la star du ragga de l’époque Super Cat, la grande Diana King, les vétérans Wailing Souls et surtout Jimmy Cliff, avec l’un des tubes de l’été 94 : I can see clearly now .



Le saviez-vous ? Cette chanson est en fait une reprise de Johnny Nash, chanteur soul américain qui fût également un temps producteur de Bob Marley (pas sa meilleure période, on est d’accord) qui lui offrit une poignée de chansons (mais pas I can see clearly now). 


Sorti en 1972, I can see clearly now fût également chanté en 1977 par… Claude François, sous le titre Toi et le soleil (on notera au passage la qualité du traducteur). 


Concernant Jimmy Cliff, Rasta Rockett est loin d'être la première incursion de la star du reggae disco dans le cinéma. En effet, comment ne pas citer l'excellent film jamaïcain The Harder They Come (Tout, tout de suite en français) dans lequel il joue le rôle d'un petit malfrat de rude boy dans le Kingston musical des années 70 et pour lequel il a composé une superbe musique (bien éloignée des Reggae Night et autres Hakuna Matata qu'il fera par la suite).


Et surtout n'oublions pas le chef d'oeuvre de l'année 1990, le bien nommé Désigné pour mourir (Marked for death) dans lequel le grand Steven Seagal dézingue du dealer rasta/vaudou jamaïcain qui sème la pagaille dans son village d'enfance (le méchant jamaïcain semblait avoir remplacé le communiste soviétique dans les films d'action de cette période transitionnelle de l'Histoire du monde puisque dans Predator 2, Danny Glover affronte également des dealers rasta). Dans ce film, on peut apercevoir Seagal aller voir Jimmy Cliff en concert.




jeudi 11 octobre 2018

Rentrée Littéraire Round 2. Evasion, Benjamin Whitmer



Hiver 1968, dans le Colorado, douze prisonniers s’échappent du pénitencier de la petite ville d’Old Lonesome. Ils vont être abattus un à un, pourchassé par Jugg, le directeur intraitable de cette prison, bien décidé à faire un exemple.

Benjamin Whitmer, auteur de Pike et Cry Father, nous propose un scénario éculé au possible, où l’on se demande comment l’auteur va nous tenir en haleine pendant les 400 pages.

Et pourtant... On a eu tort. D’une, parce qu’on est chez Gallmeister, et que la maison d’édition spécialisée dans les grands espaces américains ne se trompe jamais dans ses choix éditoriaux. On retrouve dans Evasion la nature. Le blizzard tient une place importante dans le roman, où nos évadés vont se démener. Il y a bien sûr le décor : la montagne, les mobile-home crasseux où vivent les protagonistes du roman.

De deux, parce que c’est Benjamin Whitmer. Parce que cet auteur parvient à camper des personnages forts, que ce soit les journalistes qui couvrent l’évasion, le jeune Jim qui traque les évadés. Tous ont leur vie, difficile, chaotique. Et puis il y a la langue, magnifiquement traduite par Jacques Mailhos. Whitmer se situe à sa manière à la suite d’un Jim Thompson. Une langue crue, violente, mais qui ne s’interdit pas de transcrire la psychologie des personnages.

Evasion est une chasse à l’homme, un roman noir puissant, on n’en attendait pas moins de Benjamin Whitmer et des Editions Gallmeister. C’est un régal de lecture si vous éprouvez un penchant pour la littérature évoquant l’Amérique profonde.

Si ça vous a plu, on vous recommande Pete Dexter, Smith Henderson, Nic Pizzolatto, Larry Brown. Du Texas au Montana, des écrivains qui prouvent qu’on peut (bien) écrire sans avoir fait Normale Sup.

Si vous êtes vraiment mordu : un film à voir en sirotant une Coors.



Evasion / Benjamin Whitmer. - Gallmeister. 2018. Traduction de Jacques Mailhos. 448 p.

jeudi 20 septembre 2018

Rentrée Littéraire. Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu


Les années 90, quatre étés qui verront grandir des ados, avec les premiers émois, les premières soirées arrosées, et surtout l’ennui, ces journées qui n’en finissent pas. Nicolas Mathieu situe son roman dans l’est de la France, une région sinistrée après la fermeture des hauts fourneaux. Hacine, Anthony, Stéphanie : qu’ils soient issus de l’immigration, des petits blancs déclassés ou fils de notables locaux, tous aspirent à quitter le coin, à faire leur vie loin de cette vallée. 

Leurs enfants après eux est donc un roman sur l'adolescence, ses turpitudes, ses angoisses, ses corps mal apprivoisés. Ce que l'auteur relate avec brio. Mais c'est aussi un roman social, où flotte l'ombre de Bourdieu. C'est aussi un roman noir, convoquant l'alcoolisme, la drogue et les flingues.

C'est surtout le roman d'une époque. Débutant à l'été 92, Leurs enfants après eux invoque Smells like teen spirit, de Nirvana pour s'achever le 8 juillet 1998, date à laquelle l'Equipe de France de football, malmenée en demi-finale de la Coupe du Monde par la Croatie de Davor Suker, parvient à renverser la vapeur grâce à un doublé de Lilian Thuram. C'est aussi le début des Open-Space, des nouvelles techniques de management, où l'on demande à des ouvriers de s'accomplir au travail.

Et puis, il y a la plume de Nicolas Mathieu, elle est ciselée, nette et précise. Travaillée mais jamais besogneuse. Avec la volonté que chaque mot percute. L'auteur donne la parole aux ados, dans leur langue :

"— Ce chacal, il nous baisait à tour de rôle. 
— Le même jour, des fois. 
— T’es sérieuse ?

— Je te promets. 

— Le salaud. 

— L’ordure. 

— Mais quel gros chien ! 

— Un malade en fait. 
— Gros pervers, ouais. 
— Trop."


Leurs enfants après eux vient confirmer l'impression qu'on avait eu en lisant Aux animaux la Guerre, premier roman de l'auteur. Nicolas Mathieu fait partie des grands de la littérature française, et pas seulement du genre Noir. 

La France périphérique, les rangées de pavillons achetés à crédit sur vingt-cinq ans, l'alcoolisme, le chômage, l'ennui et l'adolescence, autant de thèmes abordés par l'auteur et que l'on retrouve dans la description de la Nièvre dans l'excellent Rural Noir de Benoît Minville ou L'été circulaire de Marion Brunet (allez-y c'est excellent aussi). David Lopez, Prix du Livre Inter 2018, développe les mêmes thèmes dans Fief (là aussi, vous pouvez y aller).




Leurs enfants après eux est un ample roman, avec 425 pages et pas un mot de trop. On pourrait utiliser tous les poncifs éculés pour dire tout le bien qu'on en pense. On terminera simplement en disant qu'il faut lire Nicolas Mathieu.

Pour accompagner la lecture, on vous recommande l'écoute du rappeur vendéen MC Circulaire. Le tout arrosé d'un Picon-bière.


Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu. - Actes Sud. 2018. 425 p.