La lecture du roman Les évènements avait été un choc, où nous avions découvert un style froid, épuré, non dénué d'humour. L'auteur, Jean Rolin, mérite qu'on s'arrête un peu sur son parcours. Journaliste, Prix Médicis en 96 pour L'organisation, ses précédents ouvrages Crac et Le Traquet kurde montraient un goût évident pour le voyage et l'ornithologie.
Moins exotique, Le Pont de Bezons est un carnet de voyage, périple effectué le long de la Seine, depuis Melun jusqu'à Mantes-la-Jolie. L'auteur a volontairement omis Paris. Parti de Melun, par les chemins de halage ou les sentiers hasardeux, Jean Rolin visite Corbeil-Essonnes, Evry, la gare de Vigneux, Ivry, Saint-Denis et Argenteuil, poussant jusqu'aux Mureaux pour atteindre Mantes-la-Jolie.
On le suit dans les cafés turcs, les fast-food halal, les camps de roms. Les impressionnistes sont convoqués dans la fin du carnet et Jean Rolin évoque sa famille lorsqu'il arrive à Carrières, près de la maison où il a grandi.
On y voit là un coup de maître. Avec poésie, Jean Rolin parvient à décrire les terrains vagues jonchés de bouteilles de Label 5 et de boîtes de mauvaises bières, les immeubles qui s'effondrent, les friches industrielles, tout en évoquant la faune et la flore locale.
Le Pont de Bezons n'est pas un roman mais un récit de voyage, un projet littéraire élaboré sur l'année 2019. Comme Patrick Deville, Jean Rolin fait partie de ces écrivains qui ont une hauteur de vue, des artistes "entiers".
L'ouvrage ne séduira pas le quidam, l'on pourra s'y perdre dans les descriptions détaillées des routes nationales, mais il y a un style qui nous a tenu en haleine, un plaisir pris à lire des tournures de phrases d'une autre époque. N'y cherchez pas une description des banlieues parisiennes et des problématiques liées. Le Pont de Bezons est un récit de voyage, de ceux que vous pouvez trouver en brocante dans de très vieilles éditions, et qui évoquent une rivière ou un massif montagneux.
Le Pont de Bezons / Jean Rolin. - P.O.L, 2020. 237 p.
"Ce mercredi 27 septembre 1965 à 15 h 02, Alberto Martinez Tobar, le trésorier général, entra dans la succursale de la Banque de la Province de Buenos Aires à San Fernando. Un homme grand, au visage rougeaud et aux yeux saillants, qui, à quarante ans tout juste, n'avait plus que deux heures à vivre."
Sobre et efficace, Argent brûlé, un roman noir de l'argentin Ricardo Piglia, paru en 1997. Dans la veine de De sang-froid de Truman Capote.
Argent brûlé / Ricardo Piglia. - Zulma, 2010. Traduction de François-Michel Durazzo. 261 p.
Marcus Malte est un auteur qui prend régulièrement des chemins de traverse. Prix Femina 2016 avec Le Garçon, quelques escapades en noir avec le joyau Garden of Love, voici qu'il arrive sur les autoroutes avec Aires, le roman qui nous intéresse ici.
C'est un ouvrage ambitieux, de plus de 400 pages, un roman choral, virtuose dans sa langue et son architecture. Débutant dans une novlangue futuriste, il nous projette rapidement sur des aires d'autoroute, en un mois d'août brûlant. Une galerie de personnages vont se succéder. Du routier au vacancier, nous suivrons leurs états d'âme, l'occasion de faire un bout de route avec eux, de regarder dans le rétroviseur leurs parcours, leurs révoltes, leurs rêves et ambitions. Avec un constat à chaque fois, celui d'une société malade, à bout de souffle.
Une paternité foirée, le cancer, le sens de la vie, les politiques-tous-pourris, une DG qui craque, la fin d'un amour qui a donné naissance à deux enfants, les projets d'avenir de deux tourtereaux. La vie à 130 kilomètres par heure, la deux fois deux voies avec ses dangers, ses glissières de sécurité et les cafétérias de l'Arche.
Nul ennui dans ce long roman singulier, plutôt une mélancolie tenace une fois la dernière page tournée. Un ouvrage de son temps, celui d'un monde absurde qui se meurt.
Gérard Fulmard a un nom dont il est fier mais il nous prévient d'emblée : "à part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l'envie : je ressemble à n'importe qui en moins bien". Avec son mètre soixante-huit pour quatre-vingts neuf kilos, son statut de demandeur d'emploi, Fulmard rejoint l'équipe des anti-héros de la littérature, à l'instar de Florent-Claude Labrouste, ce personnage de Houellebecq croisé dans Sérotonine.
Gérard Fulmard est un ancien steward, licencié pour faute grave, il consulte un psychiatre, bien silencieux qui semble faire la sourde oreille. Mais quand il évoque une projet de reconversion professionnelle, ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd.
Parce que Fulmard se verrait bien détective privé, dans son deux pièces et demi de la rue Erlanger il aménage un cabinet de rendez-vous mais les clients ne sont pas légion.
Et ce qui devait arriver arrive, Fulmard se retrouve au centre d'une conspiration dans un parti politique mineur, mené par le dépressif Franck Terrail, et dont son psychiatre est un personnage éminent.
Un parti politique un peu hors-sol, dirait-on aujourd'hui, les membres vivent dans des villas de standing, il y a des histoires de cul un peu foireuses, de belles voitures et des meetings dans des villes de province. Et puis un jour, la femme du Président Terrail disparaît, les cartes sont rebattues et Fulmard, par le truchement des ambitions de tout un chacun, va devoir assassiner Terrail.
Vie de Gérard Fulmard est un roman noir sur un type raté. Si l'on songe nécessairement à Houellebecq, c'est plutôt du côté de Jean-Patrick Manchette qu'il faut regarder, avec des clins d'oeil qui feront mouche pour qui a lu Le petit Bleu de la côte ouest.
On a crié dans certains journaux à la virtuosité gratuite. La langue d'Echenoz est admirable mais on aurait tort de s'arrêter à l'exercice de style. Voici un roman brillant, mené de main de maître, qui décortique les arcanes de la politique. On a donc pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, court mais exigeant, où l'on ne s'interdit pas quelques rires.
Vie de Gérard Fulmard / Jean Echenoz. - Minuit. 2019. 236 p.
Dans le monde sinistré de l'édition de livres sur la musique, deux compagnies tirent leur épingle du jeu : Camion Blanc qui sort de gros pavés assez chers et pas très sexy mais ultra instructifs, et Le Mot Et Le Reste qui publie régulièrement des biographies et des livres assez intéressants construits sous forme de classements (Africa 100, Rap, Hip-Hop 30 années en 150 albums, Prog 100, Stoner, Techno 100, Rap Français, une exploration en 100 albums, Africa 100, Reggae 100, Electro 100, ...). Publié en 2018 chez ce dernier, Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque est le premier livre de Vincent Jégu, un auteur né en 1967 (dit comme ça cela fait un peu people mais c'est une information importante pour la suite, vous allez comprendre). Comme l'indique son titre, emprunté à l'incontournable deuxième album de The Police, ce livre traite de l'influence qu'a pu avoir le reggae au-delà de son île natale, la Jamaïque, sous la forme de 100 morceaux de reggae non jamaïcains (et pas forcément par des artistes purement reggae non plus).
Après une brève introduction retraçant de façon claire et concise l'histoire de la musique jamaïcaine, du ska au dancehall en passant par le rocksteady, le dub, le reggae roots ou les deejays, l'auteur évoque les différents métissages que ces musiques ont pu connaître au fil du temps : le skinhead reggae de 1969, les croisements punk et reggae de l'Angleterre circa 1977-1979, le ska 2 Tone, la pop et la new wave teintées de reggae, les titres reggae par des artistes afro-américains, le trip hop, les musiques électroniques, le hip hop, ... puis rentre dans le vif du sujet avec une liste de 100 morceaux. En se limitant aux titres sortis en singles entre 1968 (année de naissance du reggae ainsi que de la sortie du Ob-La-Di, Ob-La-Da des Beatles) et 2003 (No One's There (Dub) de la chanteuse Anika produite par Geoff Barrow de Portishead), on retrouve ici l'histoire des artistes évoqués, leur façon de s'approprier le reggae ainsi que de nombreuses autres pistes à explorer, permettant ainsi de contourner la limite des 100 chansons sorties en single (même si l'auteur a triché par endroits en prenant la face B, mais chut !).
Comme on est en 2019 et qu'un name dropping est bien moins efficace qu'une playlist Youtube, la rédaction de Ouais ? vous liste ci dessous les 100 titres dont ce livre parle :
Le livre évoque donc des morceaux reggae venant du rock et de la pop (Beatles, Eric Clapton, Led Zeppelin, Robert Palmer, David Bowie), du folk (Paul Simon, Bob Dylan), du punk (The Clash, The Ruts, Angelic Upstarts), du ska (The Specials, The Selecter, Madness, Ska-P), de la new wave et du post-punk (The Police, Killing Joke, The Stranglers, Public Image Ltd, The Fall, Pere Ubu, Grace Jones), de la musique industrielle (Cabaret Voltaire), de la chanson (Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers), du dub (New Age Steppers, Gary Clail, High Tone), du punk californien (Rancid, Sublime), du rock indé (Primal Scream, Morrissey, Lily Allen, The Kills, Peter Doherty), des musiques électroniques (Massive Attack, Leftfield, Thievery Corporation, Death In Vegas, Burial) ou du reggae pur (Steel Pulse, Groundation) ou pas (UB40, Major Lazer). Comme d'habitude avec ce genre de listes, on peut discuter de la présence ou non de telle ou telle chanson et/ou artiste, mais on apprend quand même plein de choses dans ce livre : par exemple, saviez-vous qu'avant de connaître le succès avec des tubes pop/new wave comme Shout ou Sowing in the Seeds of Love, les membres de Tears For Fears faisaient partie d'un groupe dénommé Graduate auteur d'un morceau de ska s'attaquant à Elvis Costello ? Qu'Ozzy Osbourne, chanteur du mythique groupe metal Black Sabbath revisitait sur scène son Children of the graveversion reggae ? [Bon, là l'auteur se serait peut-être planté, car la seule vidéo Youtube reggae d'Ozzy Osbourne est en fait un remix/mashup/bootleg artisanal]. Que Paul & Linda McCartney ont sorti un 45 tours reggae sous le pseudo de Suzy And The Red Stripes ? Que le post-punk tant apprécié par les hipsters détestant le reggae ne sonnerait pas pareil sans l'influence du dub, avec ces basses au premier plan et ses effets de reverb' sortant de nulle part ? Que le britannique Morrissey se vantait de dénigrer le reggae mais reprenait sur scène un titre chaloupé de Patti Smith sur un sous-label de Trojan ? Que My Generation des Who a été repris en ska ? Que le groupe electro-rock Primal Scream a collaboré avec le génie jamaïcain du mélodicaAugustus Pablo ? On fera l'impasse sur certaines petites erreurs (Revolution Rock et Wrong'em Boyo des Clash ne sont pas des compos du groupe punk mais des reprises de Danny Ray et The Rulers respectivement, Lee Perry et Mad Professor sont bien deux personnes différentes, ...), néanmoins on pourra s'interroger de la sur-représentation du ska des 80's dans ce classement (surement dû à la génération de l'auteur), ainsi que l'absence quasi totale d'artistes français : quid du rock alternatif et du punk français ? On se doutait bien ne pas y trouver le groupe de hardcore Unlogistic ou l'anarcho-punk dub Broken, mais aucune mention de La Souris Déglinguée, La Mano Negra ou Ludwig Von 88 ? Et le ska rock français de la fin des années 90 qui a aidé à la renommée des SMAC de notre territoire en faisant salles combles avec les concerts de La Ruda Salska, des Caméléons et autres Spook & The Guay ? A ce titre, nous proposerons bientôt un article évoquant certains titres que la rédaction de Ouais ? aurait bien aimé voir figurer dans ce livre. Sinon, pour vous montrer la richesse du contenu de cet ouvrage, on vous a également concocté une playlist des morceaux non jamaïcains évoqués dedans :
Bref, ce livre, outre le fait qu'il soit assez bien écrit, très clair et non élististe, est plutôt agréable à lire, avec un contenu plus qu'intéressant. Reggatta de Blanc est donc à conseiller aux aficionados de reggae bien sûr, ainsi qu'à ceux qui s'intéressent à l'histoire de la musique en général, mais il pourrait également convaincre ceux qui disent ne pas aimer cette musique en se rendant compte que son influence est bien plus vaste et importante que les clichés véhiculés de ci de là (par certains médias méprisants, snobinards ou tout simplement ignorants).
Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque / Vincent Jégu. - Le Mot Et Le Reste, 2018. 230 p.
Et si le sujet vous intéresse, voici quelques pistes supplémentaires à explorer :
- cette liste Discogs assemblée par l'utilisateur TwinPowerForce regroupant des chansons reggae et dub par des artistes non reggae, dans des styles très très variés (on peut se demander si Vincent Jégu n'y a pas trouvé quelques références au passage)
- l'ouvrage Le Reggae en Angleterre 1967-1997 d'Eric Doumerc, paru en 2016 chez Camion Blanc
- le livre Les pionniers du reggae en France de Joseph Musso, paru en 2010 chez Editions Laboutiquedesartistes
- le livre L'esthétique new wave de Guillaume Gilles (devenu depuis programmateur du festival La Ferme Electrique à Tournan-En-Brie), paru en 2006 chez Camion Blanc, évoque les liens entre new wave/post-punk et musiques jamaïcaines (reggae, dub, ska)
- les discographies réalisées par les médiathèques de Rueil-Malmaison ou de Claye-Souilly évoquent l'influence du reggae et peuvent être lues en ligne sur Calaméo
- l'ancienne émission reggae Stand Firm! de Radio Canut (Lyon) a consacré plusieurs shows au punky reggae, écoutables en podcast
- le blog Skank Blog Bolognaretrace l'histoire de nombreux artistes à la jonction du punk et du reggae (c'est d'ailleurs à eux que l'on doit l'excellente compilation Spiky Dread Issue One: punky reggae & post punk 1978-1984)
- le blog du fanzine punk Kill Your Pet Puppy s'intéresse également au reggae-punk et aux débuts du dub anglais (On-U Sound, Mad Professor, ...)
- le site punk77 s'intéresse, comme son nom l'indique, à l'histoire du punk anglais 77, avec notamment un dossier en plusieurs parties sur ces liens avec le reggae
- l'excellent fanzine Chéribibi, qui parle de culture populaire au sens large (musique, cinéma, BD, littérature, luttes sociales, ...) a consacré un dossier aux connexions entre punk et reggae dans son tout premier numéro.
- le magazine français Reggae Vibes a publié dans son numéro 61 (Août/Septembre 2018) un très bon dossier sur les liens entre la variété française et le reggae
Bonus : l'auteur donne des conférences sur le thème de son livre, notamment sur ce podcast enregistré à Nantes (en février 2019 ?) :
On peut lire des romans pour se détendre, des polars qu'on ne peut lâcher plus trépidants qu'une semaine au bureau ou des romans à l'eau de rose pour tromper l'ennui d'une vie conjugale terne. Ce sont des petits plaisirs bien légitimes. Mais il faut parfois se souvenir que la littérature sert aussi à faire grandir, à ouvrir des perspectives et à appréhender le monde.
En France, nous avons quelques rares écrivains qui s'attellent à cette tâche. Un style, des idées, de l'humour. Patrick Deville, Jean Rolin pour ceux que nous avons lu. Des artistes au sens noble du terme, grands voyageurs, éloignés des bassesses matérielles.
On s'est donc plongé dans Amazonia avec bonheur. L'auteur relate un voyage avec son fils sur le fleuve Amazone, de l'Atlantique au Pacifique, traversant le Brésil, l'Equateur. Aux ingrédients du roman d'aventure classique, l'auteur y ajoute une touche familiale. Celle d'un père et d'un fils qui n'ont jamais su trop s'apprivoiser, une entente cordiale, un respect mutuel en quelque sorte.
Mais Patrick Deville, comme dans ses précédents romans, ajoute à sa palette une pléiade de références littéraires, cinématographiques, géographiques, historiques autour de l'Amazonie. Cendrars et son Moravagine, Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog, de Pizarro à Bolsonaro, des invasions espagnoles à l'exploitation du caoutchouc, Deville nous procure l'envie de lire, d'apprendre, de savoir. La bibliothèque de bord en annexe promet de longues heures de lecture à qui prendra le temps.
Amazonia n'est pas vraiment un roman, plutôt un récit, brillant. Du bel ouvrage, qu'on lit en se laissant emporter et où l'on se réveille tard dans la nuit ou tôt le matin pour compulser Du monde entier de Blaise Cendrars. On a lu plusieurs romans de l'auteur, et immanquablement la lecture d'un ouvrage de Patrick Deville en appelle à d'autres, certaines parfois oubliées, toutes merveilleuses. Une invitation à flâner en librairies, en bibliothèques et, geste antique, à rouvrir de vieilles encyclopédies.
Publié dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel, Ici n'est plus ici est le premier roman de Tommy Orange, jeune amérindien membre de la tribu cheyenne et ayant grandi à Oakland, Californie.
Oakland, il en est question dans ce roman choral. Dans cette ville, nouvelle réserve indienne urbaine, nous suivrons des amérindiens, aujourd'hui. Des vies marquées par l'alcool, la drogue, l'obésité. Le lourd passé et l'abandon des autorités n'aidant en rien ces hommes et femmes, certains n'ayant même plus la volonté de vivre. Ici n'est plus ici est un roman bien contemporain, on y parle des ravages des réseaux sociaux, de technologies, de solitude.
Les personnages, évoqués dans des chapitres portant leurs noms, vont se rejoindre lors du grand Pow-wow d'Oakland, point culminant du roman, dont l'on devine très tôt l'issue tragique.
On suivra un jeune homme désirant réaliser un film documentaire, un obèse, des petites frappes, une ancienne alcoolique, entre autres. Des personnages complexes, croqués avec justesse, ayant en mémoire les traditions ancestrales, subissant les absurdités modernes.
Ici n'est plus ici est un roman puissant, marquant, déjà largement salué aux Etats-Unis. Après Richard Wright, Chester Himes, Toni Morrison (dont nous pleurons la disparition récente), des auteurs écrivant sur la condition afro-américaine; après Larry Brown et ces auteurs décrivant les blancs pauvres, dans un mouvement initié par Erskine Caldwell, Tommy Orange nous invite à nous pencher sur les amérindiens, aujourd'hui. Les amateurs de polars songeront à Jim Chee, le Navajo créé par Tony Hillerman rencontré notamment dans l'excellent Peuple des ténèbres. Mais Ici n'est plus ici est un autre roman, choral, bien plus ample, qui, nous le gageons, fera date.
Ici n'est plus ici / Tommy Orange. - Albin Michel, 2019. Traduction de Stéphane Roques. 334 p.
Vernou-la-Celle sur Seine, dans le sud Seine-et-Marne (prononcez sept-sept). On y est bien loin de Paris mais pas non plus vraiment en province. Des champs, verts, et la terre grasse, marron.
Quand il décide de s'allumer un joint, tout défile devant ses yeux. Le père Mandrin, un paysan qui craint l'arrivée de la banlieue, un gueulard sans cesse juché sur son John Deere. Enzo le traître, un ancien pote de glande et la fille Novembre, une fille dure, habituée aux coups du Père Novembre. La jeunesse marquée par la violence, l'ennui, les jeux à la con dans les champs et la fête foraine une fois par an, la cité de Champagne-sur-Seine quand on cherche vraiment la merde.
Le personnage, qu'on ne nomme pas, a eu une jeunesse difficile, un père qui l'élève comme il peut, les railleries de ses camarades. C'est un jeune qui a découvert le shit avec le grand Kevin, débarqué du 9-3. Il se cherche des modèles, profondément déboussolé.
Alors cette fois, il ne prendra pas le car, va fouiller dans les poches de son survet' et prendre le pocheton de marocain acheté chez le Samouraï, un type qui vit dans les bois. Le cul vissé sur son bloc de béton, la capuche sur la tête, il va laisser glisser la journée. Demain est un autre jour.
Dans une langue que l'on sent influencée par le slam et la scène, Marin Fouqué dépeint la jeunesse de la France péri-urbaine. On a Fief de David Lopez en mémoire, mais avec un ton nettement différent, comme une alerte sur une jeunesse à laquelle il a manqué une transmission des aînés et qui se construit comme elle peut. Le ton, parfois drôle dans Fief, est ici plus tragique, met parfois mal à l'aise.
Il manque peu de choses pour faire de 77 un très bon roman, mais on est resté un peu sur notre faim, sans trop savoir pourquoi. Peut-être cette volonté de mêler poésie / slam à un récit qui a vraiment de la gueule, mais dont le message est parfois brouillé.
1954, Kentucky. Tucker, jeune vétéran de
la guerre de Corée, rentre à pied chez lui. Pressé de tourner la page, de
retrouver ses terres, il garde cependant les réflexes qui l'ont aidé à
survivre. Sur la route, il surprend un homme essayant de violer une jeune
femme. Cette jeune femme, c'est Rhonda, quinze ans, Tucker en a à peine
dix-huit. Tous deux vont s'éprendre l'un de l'autre. Le roman nous
emmène quelques années plus loin, dans l'intimité d'une famille
nombreuse. Rhonda a donné naissance à quatre enfants, tous atteint d'un
handicap, sauf la jeune Jo. Jo est alerte, pleine de vie et aide sa mère à
tenir le foyer. Tucker travaille comme un forçat pour nourrir sa famille, la
semaine il conduit des camions d'alcool illégal.
Vivant à l'écart, la
famille de Tucker reçoit un jour la visite des services sociaux. Une femme
compréhensive accompagnée d'un homme qui l'est beaucoup moins. Très vite,
l'homme déclare que les enfants doivent être placés. Lorsque Tucker l'apprend,
il prend son pick-up et le tue, sur le parking d'un restaurant. Son véhicule a
néanmoins été repéré. Manque de chance, c'est celui avec lequel il effectue les
livraisons d'alcool. Son patron le convoque et lui propose un marché risqué,
quelques mois de prison pour une tranquillité assurée à sa sortie.
Chris Offutt, sorti des radars quelques
temps, nous offre un roman âpre, typiquement américain dans l'écriture, avec un
côté très nature writing, ce qui explique la publication en France par
l'éditeur Gallmeister. On note des similitudes entre Tucker et le John Rambo du premier
volet d'une série de films qui n'en finit plus (Le premier volet est loin
d'être un film d'action gratuit mais traite magistralement du retour au pays
des vétérans du Vietnam). Tucker est violent mais droit, époux et père de
famille exemplaire, il incarne l'Amérique des petites gens, une Amérique
rurale, celle qui ne compte sur personne et fume des cartouches de Lucky Strike.
Un ouvrage à retenir, puissant et
magistral, où l'on notera quelques similitudes avec les romans de Ron Rash,
voisin de Chris Offutt, que l'on vous invite à découvrir aussi.
Nuits Appalaches / Chris Offutt. -
Gallmeister, 2019. Traduction d'Anatole Pons. 224 p.
Fin Janvier 2007, la France apprend le décès de l'Abbé Pierre. Cet événement a une résonance particulière pour Gus, un paysan des Cévennes. Ça lui fait quelque chose, il ne saurait dire quoi.
À partir de ce jour, tout va s’accélérer au lieu-dit Les Doges, où deux fermes cohabitent. Il y a celle de Gus, un rustaud taiseux qui vit avec son chien et celle d'Abel, plus âgé mais tout aussi laconique. Tous deux cohabitent, avec leurs secrets de famille et le vin qu'on tire à la cave pour une cuite de temps en temps, histoire de noyer un peu la solitude.
Gus a une histoire familiale compliquée, un père absent et une mère qui ne l'a jamais aimé, une enfance difficile mais sa vie ne l'a jamais été, facile. Abel panse aussi les plaies d'un veuvage survenu trop tôt, une épouse chérie morte en couche.
Mais en cet hiver 2007, Gus cogite, fume Gitane sur Gitane, surtout quand il perçoit des traces de pas étrangères et des tâches de sang dans la neige.
On assiste dès lors à un huis-clos, dans un cadre magnifique, où l'on sait que l'issue sera forcément funeste.
Grossir le ciel est un roman de terroir dans le bon sens du terme, avec ses personnages aux lourds secrets, ses non-dits. Franck Bouysse parvient parfaitement à faire monter une attente chez le lecteur, si bien que ce court roman peut se lire très vite.
Mais on aurait tort de le voir comme un page-turner, parce qu'on est pris aux tripes, et qu'il faut se ménager des pauses pour encaisser.
L'écriture est superbe, l'auteur maîtrise le sujet de l'agriculture et de la ruralité, avec des références sorties au bon moment, sans en mettre plein la vue.
Un roman qui nous a secoué, et l'on se dit que Franck Bouysse a réussi là où tant d'autres ont échoué, écrire un roman noir rural français avec de claires références aux auteurs américains, Grossir le ciel parvenant à faire cohabiter Christian Signol et William Faulkner.
Grossir le ciel / Franck Bouysse. - Le livre de poche. 234 p.
Ecrit en 1927-1928, L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qui vous rappellent qu'il y a eu un Paris populaire, ouvrier, avec ses ballons de rouge que l'on vide d'un trait pour se remettre d'une journée de labeur. Les dimanche chômés, où l'on va prendre un air de campagne à Villeparisis où flâner du côté du Canal Saint-Martin.
Emile et Louise Lecouvreur signent un bail pour reprendre l'Hôtel du Nord. Bien vite, ils prennent le rythme, servent des verre d'anisette ou de vieux bourgogne. Emile joue à la manille et écoute les ragots, Louise fait les chambres, le travail ne manque pas, les affaires sont florissantes. La clientèle est ouvrière, besogneuse et ne rechigne pas à boire un coup, les chambres petites, on ne donne pas dans le luxe.
Le roman nous propose une galerie des clients, des amours contrariés et malheureux, des jeunes femmes naïves, des hommes rustres, tour à tour charmeurs et violents. C'est aussi la montée des idées de gauche, avec les manifs du 1er mai.
C'est le roman de l'argot parisien, illustré dans les années 10 par Francis Carco, on a aussi en tête le
fabuleux roman Les coupsde Jean Meckert, sur l'itinéraire d'un ouvrier de la capitale, publié en 42. Pour les aficionados du roman noir, Meckert a publié à la Série Noire sous le nom de Jean Amila.
On retiendra aussi que tous les ans, dans l'Hôtel du Nord qui existe toujours, est remis le Prix Eugène Dabit du roman populiste, qui a récompensé des auteurs comme Sartre, Vautrin, Mordillat, Daeninckx, ou plus récemment l'excellent roman Après le silence de Didier Castino. Tous ces romans mettent en lumière les petites gens.
L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qu'il est bon de relire de temps en temps, comme on savoure un alcool d'une autre époque.
L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit. - Gallimard / Folio. 220 p.
Un Houellebecq qui sort crée à chaque fois un frisson dans
le monde de l’édition littéraire, et même au-delà. On épluche le texte ou on ne le lit pas, mais
chacun a son avis tranché, plutôt sur l’auteur lui-même que sur son dernier roman.
Disons-le de suite, l’équipe de Ouais ? n’a pas lu
l’intégrale de Houellebecq et n’est donc pas spécialiste de son œuvre. On avait
seulement lu La carte et le territoire, Prix Goncourt 2010. Et c’est un
sacré bon roman, interrogeant les relations père-fils, le monde de l’art, avec
cette façon de nommer précisément les choses, en utilisant des références à des
marques précises, plutôt que de tourner autour du pot pendant trois
paragraphes.
Sérotonine, paru après le sulfureuxSoumission (on ne l’a pas lu donc on ne vous en parlera pas), décrit la longue descente
aux enfers de Florent-Claude Labrouste.
Florent-Claude
Labrouste a la quarantaine, il est ingénieur agronome (comme Houellebecq), il
fume comme un pompier (comme Houellebecq), et tous les matins, il prend une
capsule de Captorix 15mg, un anti-dépresseur nouvelle génération.
Florent-Claude
Labrouste, désormais réduit à l’impuissance sexuelle par son traitement, se
souvient de ses conquêtes féminines, décrits dans des passages pornographiques
par l’auteur. Des passages revenant fréquemment et qui ne manqueront pas
de donner du grain à moudre aux détracteurs de Houellebecq. Petit à
petit, s’effondrant devant l’échec patent de sa vie, Labrouste quitte son
travail, s’isole en Normandie, loge dans les rares hôtels encore fumeurs. La
solitude, la dépression puis la folie vont le conduire à s’enfermer dans un
studio Porte de Clichy à Paris. À ce moment, Florent-Claude Labrouste est
foutu.
Sérotonine est aussi,
et surtout, un roman social, bien ancré dans son époque. La crise des
agriculteurs qui ne peuvent pas vivre de leurs revenus, une Europe étouffée par
les bureaucrates, la solitude et l’individualisme, Houellebecq voit plutôt
juste avec le regard noir et caustique qu’on lui connaît, et les récents
événements ne sauraient lui donner tort.
On pourra arguer ici et
là que Houellebecq est un misogyne ainsi qu'un foutu réac’. Ouais ? n’a
pas eu cette impression. Sérotonine est un bon roman, qui gratte un peu
là où ça démange, où l’on est partagé entre vouer l’auteur aux gémonies et le porter aux nues deux lignes plus tard, parce qu’il agace mais balaie tout ça
d’un trait d’humour noir brillant.
Sérotonine n’est pas le livre de l’année, certes, mais un
livre qui va compter et dont on reparlera.
Sérotonine / Michel Houellebecq. - Flammarion. 2018. 352 p.
Hiver 1968, dans le Colorado, douze prisonniers s’échappent
du pénitencier de la petite ville d’Old Lonesome. Ils vont être abattus un à
un, pourchassé par Jugg, le directeur intraitable de cette prison, bien décidé
à faire un exemple.
Benjamin Whitmer, auteur de Pike et Cry Father, nous propose
un scénario éculé au possible, où l’on se demande comment l’auteur va nous tenir
en haleine pendant les 400 pages.
Et pourtant... On a eu tort. D’une, parce qu’on est chez
Gallmeister, et que la maison d’édition spécialisée dans les grands espaces
américains ne se trompe jamais dans ses choix éditoriaux. On retrouve dans
Evasion la nature. Le blizzard tient une place importante dans le roman, où nos
évadés vont se démener. Il y a bien sûr le décor : la montagne,
les mobile-home crasseux où vivent les protagonistes du roman.
De deux, parce que c’est Benjamin Whitmer. Parce que cet
auteur parvient à camper des personnages forts, que ce soit les journalistes
qui couvrent l’évasion, le jeune Jim qui traque les évadés. Tous ont leur vie,
difficile, chaotique. Et puis il y a la langue, magnifiquement traduite par
Jacques Mailhos. Whitmer se situe à sa manière à la suite d’un Jim Thompson. Une
langue crue, violente, mais qui ne s’interdit pas de transcrire la psychologie
des personnages.
Evasion est une chasse à l’homme, un roman noir puissant, on
n’en attendait pas moins de Benjamin Whitmer et des Editions Gallmeister. C’est
un régal de lecture si vous éprouvez un penchant pour la littérature évoquant
l’Amérique profonde.
Les années 90, quatre étés qui verront grandir des ados,
avec les premiers émois, les premières soirées arrosées, et surtout
l’ennui, ces journées qui n’en finissent pas. Nicolas Mathieu situe son roman
dans l’est de la France, une région sinistrée après la fermeture des hauts
fourneaux. Hacine, Anthony, Stéphanie : qu’ils soient issus de
l’immigration, des petits blancs déclassés ou fils de notables locaux, tous
aspirent à quitter le coin, à faire leur vie loin de cette vallée.
Leurs enfants après eux est donc un roman sur l'adolescence, ses turpitudes, ses angoisses, ses corps mal apprivoisés. Ce que l'auteur relate avec brio. Mais c'est aussi un roman social, où flotte l'ombre de Bourdieu. C'est aussi un roman noir, convoquant l'alcoolisme, la drogue et les flingues.
C'est surtout le roman d'une époque. Débutant à l'été 92, Leurs enfants après eux invoque Smells like teen spirit, de Nirvana pour s'achever le 8 juillet 1998, date à laquelle l'Equipe de France de football, malmenée en demi-finale de la Coupe du Monde par la Croatie de Davor Suker, parvient à renverser la vapeur grâce à un doublé de Lilian Thuram. C'est aussi le début des Open-Space, des nouvelles techniques de management, où l'on demande à des ouvriers de s'accomplir au travail.
Et puis, il y a la plume de Nicolas Mathieu, elle est ciselée, nette et précise. Travaillée mais jamais besogneuse. Avec la volonté que chaque mot percute. L'auteur donne la parole aux ados, dans leur langue :
"— Ce chacal, il nous baisait à tour de rôle.
— Le même jour, des fois. — T’es sérieuse ?
— Je te promets.
— Le salaud.
— L’ordure.
— Mais quel gros chien !
— Un malade en fait.
— Gros pervers, ouais.
— Trop."
Leurs enfants après eux vient confirmer l'impression qu'on avait eu en lisant Aux animaux la Guerre, premier roman de l'auteur. Nicolas Mathieu fait partie des grands de la littérature française, et pas seulement du genre Noir.
Leurs enfants après eux est un ample roman, avec 425 pages et pas un mot de trop. On pourrait utiliser tous les poncifs éculés pour dire tout le bien qu'on en pense. On terminera simplement en disant qu'il faut lire Nicolas Mathieu.
Pour accompagner la lecture, on vous recommande l'écoute du rappeur vendéen MC Circulaire. Le tout arrosé d'un Picon-bière.
Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu. - Actes Sud. 2018. 425 p.
2018. Assis en face d’un écrivain, Augustin, dit Gus, relate
cet hiver 1958, dans le Jura. Avec André, ils effectuent des livraisons à
droite à gauche à l’aide d’un camion d’une autre époque, les essieux morts et
le danger qui vous guette à chaque virage. Gus raconte les mains autour de la
tasse de café arrosé le matin, le pot-au-feu du midi, les gauloises qu’on
allume pour se réchauffer ou lutter contre la fatigue. Les deux font la paire et
mènent une vie de labeur, celle des derniers forçats de la route, qui nous
évoquent Le Salaire de la Peur de Clouzot. De temps en temps, ils débarquent
chez Simone, la patronne d’un café-restaurant où André a ses habitudes avec la
tenancière.
Un soir, Gus tue un homme, un Algérien travaillant dans une
usine du côté de Dôle. Il le tue sur un moment d’égarement, sans réfléchir, à
cause de ce putain d’amour-propre qui lui dicte de se venger d’un mauvais coup
reçu. Pour Gus, rien ne sera plus comme avant.
Et puis ils font la connaissance de Pierre, un gamin ayant
fui la Guerre d’Algérie, marqué au fer rouge par ce qu’il a vu et fait, un
déserteur comme le chantait Boris Vian.
La Guerre d’Algérie est au cœur de ce
roman noir qui va se terminer en course poursuite dans les montagnes du Jura,
où Gus, André, Pierre et un membre du FLN vont chercher refuge en Suisse,
poursuivis par les hélicoptères Sikorsky de la Gendarmerie.
Patrick Pécherot traduit parfaitement les années 50 en
France, la Guerre d’Algérie vue de la Métropole. Roman noir impeccable mais
aussi ouvrage d’Histoire, Hével est un livre court, empruntant la langue
de l’époque, riche d’argot. L’occasion pour l’auteur de parler du monde
d’aujourd’hui, fait d’immédiateté et de sensationnel.
On notera quelques similitudes, dans la langue et
l’atmosphère, avec l’excellent roman Après la Guerre d’Hervé Le Corre,
beaucoup plus ample, que Ouais ? vous recommande chaudement. Ces deux
livres reconstituent la France d’une époque révolue, celle des années 50, quand
la Guerre d’Algérie survînt alors qu’on avait encore en tête les affres de la
Seconde Guerre Mondiale.
En 2015, le deuxième volet des aventures des Avengers au cinéma, L'ère d'Ultron, pulvérise le box-office. Onzième film de l'univers ciné Marvel mettant en scène les plus grands héros en collant des comics, le film, dans sa VO, porte le nom d'un arc de la BD, Age of Ultron, mais comme la plupart des films Marvel/Disney, le lien avec la BD s'arrête là.
Publié initialement en 2013, Age of Ultron est un crossover réunissant plusieurs héros Marvel dans un futur post apocalyptique. En effet, dans ce futur, le très méchant robot Ultron, à la base conçu pour protéger les humains mais qui, après réflexion, se retourna contre l'humanité car la jugeant comme plus grande menace contre elle-même (saloperie d'IA), a pris le pouvoir sur Terre après avoir ravagé une bonne partie du monde (ou tout du moins des Etats-Unis) et supprimé pas mal de super-héros.
Devant ce désastre, les survivants super-héroïques se cachent et cherchent à faire leur job, sauver le monde. Jusque là, l'histoire est assez banale, sauf que là on n'est pas chez DC avec des super-héros invincibles et arrogants mais chez Marvel, avec des personnages plus nuancés, ayant des états d'âme. Ainsi, si le bon gars Captain America ne sait pas trop quoi faire, son ex-allié-puis-ennemi-puis-de-nouveau-allié-en-attendant-le-prochain-reboot-Marvel, Iron Man décide d'aller dans le futur attaquer le robot qui coordonne ses attaques de là bas (dans le futur du futur si vous avez bien suivi). Pendant ce temps, le bourrin Serval (Wolverine pour les plus jeunes qui ont découvert les super-héros au cinéma), se dit que quitte à voyager dans le temps, autant aller dans le passé assassiner celui qui a créé l'iPhone Ultron, Hank Pym (alias l'homme fourmi qui tabasse sa femme) avant qu'il ne fabrique ce satané robot qui causera la perte de l'humanité. Ainsi, même si la majorité de ses collègues désapprouve ce projet, notre mutant griffu retourne en douce vers le passé effectuer sa tâche ingrate sans se soucier des conséquences spatio-temporelles qui se révéleront encore plus désastreuses (et ainsi on retrouve des personnages qui se demandent si l'histoire vaut la peine d'être modifiée ou altérée, et surtout à quel prix).
Même si l'histoire semble bâclée par moments, le scénariste ayant été pris de cours après avoir pris son temps (multipliant également les illustrateurs), cette saga, sans être le chef d'oeuvre du siècle, se lit OKLM et donne une bonne vision sombre et nuancée des super-héros Marvel.
Age of Ultron / Brian M. Bendis, Bryan Hitch, Carlos Pacheco, Brandon Peterson... - Panini / Marvel Events. 320 p.
Paru en 1991, chez Rivages/Noir, Prisonniers du Ciel met en scène Dave Robicheaux, ancien alcoolique, ancien flic, hanté par les souvenirs du Viêt Nam et du Jim Beam. Pour les cinéphiles, Bertrand Tavernier avait superbement adapté pour le grand écran James Lee Burke avec Dans la brume électriqueen 2009. Tommy Lee Jones y incarnait à merveille Dave Robicheaux.
On lit un James Lee Burke pour l'histoire policière, mais surtout pour l'atmosphère, l'ambiance. Quelques lignes suffisent et on est dans le Bayou, pas très loin de la Nouvelle-Orléans, dans la véranda d'une maison en bois au bord de l'eau, sirotant un Dr Pepper ou dégustant des crevettes grillées.
Prisonniers du ciel est le deuxième roman de James Lee Burke faisant intervenir Dave Robicheaux, qui mène désormais sa petite entreprise au bord du bayou, loue des bateaux, prépare des vifs pour la pêche, ouvre des bières et des sodas pour les clients. Il vit avec Annie, une fille du Kansas.
Quand un avion bimoteur vient à s'écraser dans le bayou, devant sa propriété, il se met à l'eau et y recueille une jeune fille, seule rescapé des cinq passagers. Il ignore alors qu'il vient de mettre la main dans le beau nid à emmerdes qu'est le trafic de drogue. Il recueille la jeune fille, la baptise du nom d'Alafair, et reprend son affaire, jusqu'à ce qu'il remarque une voiture rôder près de sa propriété...
James Lee Burke parvient à camper des personnages forts, dans une langue incroyablement simple, où les bons mots ne sont jamais gratuits. C'est finalement toute une partie de l'Amérique que décrit Burke. La Louisiane, les Cajuns, les Noirs, la pègre, les Texans venus exploiter le pétrole, les maisons de style colonial, la moiteur, les nuits d'orage.
Si vous aimez James Lee Burke, on vous conseille Tim Gautreauxet son excellent Fais-moi danser Beau Gosse, un roman sur le bayou, la fierté et la simplicité des gens qui y vivent, sur la fin d'un monde aussi.
Paris, années 70. L'élection de Giscard, la fin de la DS, les gitanes au coin de la bouche. C'est ce que nous raconte, nostalgique, Richard Morgiève dans Les hommes.
Paris, années 70 donc. Mietek Breslauer vient de sortir de cabane. La routine reprend, les femmes de petite vertu qu'on entretient, les menus larcins, les tuyaux que l'on prend au troquet du coin, la piaule à Montreuil. Mietek ne sait faire que ça. Ancien alcoolique, il tourne à l'eau claire mais carbure à deux paquets de Pall Mall par jour. Il côtoie les barbouzes, les types qui ont tourné leurs vestes en 44. Mietek est jeune, dans sa voiture, il écoute Classe tous risques de José Giovanni.
Et puis le temps passe. Mietek voit la vie qui fout le camp, les proches qui partent un peu trop tôt, trop vite. Il s'imagine en père de famille, entre deux femmes son cœur balance. Les choses de la vie...
Passé relativement inaperçu lors de la Rentrée Littéraire de Septembre 2017, Les hommes est un roman hommage à ceux qui portaient feutre et pardessus. Très cinématographique, il fait songer à Gabin, Delon, Ventura. C'est un roman touchant, noir, à l'écriture ciselée proche du hard-boiled US. On lit ça et les yeux deviennent un peu humides, le cœur bat un peu plus vite. Un livre rare.
Les hommes / Richard Morgiève. - Joëlle Losfeld. 2017. 369 p.