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dimanche 1 mars 2020

Aires. Marcus Malte

Marcus Malte est un auteur qui prend régulièrement des chemins de traverse. Prix Femina 2016 avec Le Garçon, quelques escapades en noir avec le joyau Garden of Love, voici qu'il arrive sur les autoroutes avec Aires, le roman qui nous intéresse ici.

C'est un ouvrage ambitieux, de plus de 400 pages, un roman choral, virtuose dans sa langue et son architecture. Débutant dans une novlangue futuriste, il nous projette rapidement sur des aires d'autoroute, en un mois d'août brûlant. Une galerie de personnages vont se succéder. Du routier au vacancier, nous suivrons leurs états d'âme, l'occasion de faire un bout de route avec eux, de regarder dans le rétroviseur leurs parcours, leurs révoltes, leurs rêves et ambitions. Avec un constat à chaque fois, celui d'une société malade, à bout de souffle. 

Une paternité foirée, le cancer, le sens de la vie, les politiques-tous-pourris, une DG qui craque, la fin d'un amour qui a donné naissance à deux enfants, les projets d'avenir de deux tourtereaux. La vie à 130 kilomètres par heure, la deux fois deux voies avec ses dangers, ses glissières de sécurité et les cafétérias de l'Arche.



Nul ennui dans ce long roman singulier, plutôt une mélancolie tenace une fois la dernière page tournée. Un ouvrage de son temps, celui d'un monde absurde qui se meurt. 

À ne surtout pas manquer.

Aires / Marcus Malte. - Zulma. 2020. 487 p.


vendredi 31 janvier 2020

Vie de Gérard Fulmard. Jean Echenoz

Gérard Fulmard a un nom dont il est fier mais il nous prévient d'emblée : "à part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l'envie : je ressemble à n'importe qui en moins bien". Avec son mètre soixante-huit pour quatre-vingts neuf kilos, son statut de demandeur d'emploi, Fulmard rejoint l'équipe des anti-héros de la littérature, à l'instar de Florent-Claude Labrouste, ce personnage de Houellebecq croisé dans Sérotonine.

Gérard Fulmard est un ancien steward, licencié pour faute grave, il consulte un psychiatre, bien silencieux qui semble faire la sourde oreille. Mais quand il évoque une projet de reconversion professionnelle, ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. 

Parce que Fulmard se verrait bien détective privé, dans son deux pièces et demi de la rue Erlanger il aménage un cabinet de rendez-vous mais les clients ne sont pas légion. 

Et ce qui devait arriver arrive, Fulmard se retrouve au centre d'une conspiration dans un parti politique mineur, mené par le dépressif Franck Terrail, et dont son psychiatre est un personnage éminent. 

Un parti politique un peu hors-sol, dirait-on aujourd'hui, les membres vivent dans des villas de standing, il y a des histoires de cul un peu foireuses, de belles voitures et des meetings dans des villes de province. Et puis un jour, la femme du Président Terrail disparaît, les cartes sont rebattues et Fulmard, par le truchement des ambitions de tout un chacun, va devoir assassiner Terrail.

Vie de Gérard Fulmard est un roman noir sur un type raté. Si l'on songe nécessairement à Houellebecq, c'est plutôt du côté de  Jean-Patrick Manchette qu'il faut regarder, avec des clins d'oeil qui feront mouche pour qui a lu Le petit Bleu de la côte ouest.


On a crié dans certains journaux à la virtuosité gratuite. La langue d'Echenoz est admirable mais on aurait tort de s'arrêter à l'exercice de style. Voici un roman brillant, mené de main de maître, qui décortique les arcanes de la politique. On a donc pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, court mais exigeant, où l'on ne s'interdit pas quelques rires.

Vie de Gérard Fulmard / Jean Echenoz. - Minuit. 2019. 236 p.

jeudi 24 octobre 2019

Amazonia. Patrick Deville

On peut lire des romans pour se détendre, des polars qu'on ne peut lâcher plus trépidants qu'une semaine au bureau ou des romans à l'eau de rose pour tromper l'ennui d'une vie conjugale terne. Ce sont des petits plaisirs bien légitimes. Mais il faut parfois se souvenir que la littérature sert aussi à faire grandir, à ouvrir des perspectives et à appréhender le monde.

En France, nous avons quelques rares écrivains qui s'attellent à cette tâche. Un style, des idées, de l'humour. Patrick Deville, Jean Rolin pour ceux que nous avons lu. Des artistes au sens noble du terme, grands voyageurs, éloignés des bassesses matérielles.

On s'est donc plongé dans Amazonia avec bonheur. L'auteur relate un voyage avec son fils sur le fleuve Amazone, de l'Atlantique au Pacifique, traversant le Brésil, l'Equateur. Aux ingrédients du roman d'aventure classique, l'auteur y ajoute une touche familiale. Celle d'un père et d'un fils qui n'ont jamais su trop s'apprivoiser, une entente cordiale, un respect mutuel en quelque sorte.

Mais Patrick Deville, comme dans ses précédents romans, ajoute à sa palette une pléiade de références littéraires, cinématographiques, géographiques, historiques autour de l'Amazonie. Cendrars et son Moravagine, Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog, de Pizarro à Bolsonaro, des invasions espagnoles à l'exploitation du caoutchouc, Deville nous procure l'envie de lire, d'apprendre, de savoir. La bibliothèque de bord en annexe promet de longues heures de lecture à qui prendra le temps.

Amazonia n'est pas vraiment un roman, plutôt un récit, brillant. Du bel ouvrage, qu'on lit en se laissant emporter et où l'on se réveille tard dans la nuit ou tôt le matin pour compulser Du monde entier de Blaise Cendrars. On a lu plusieurs romans de l'auteur, et immanquablement la lecture d'un ouvrage de Patrick Deville en appelle à d'autres, certaines parfois oubliées, toutes merveilleuses. Une invitation à flâner en librairies, en bibliothèques et, geste antique, à rouvrir de vieilles encyclopédies.

Amazonia / Patrick Deville. - Seuil, 2019. 295 p.


samedi 7 septembre 2019

Ici n'est plus ici. Tommy Orange


Publié dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel, Ici n'est plus ici est le premier roman de Tommy Orange, jeune amérindien membre de la tribu cheyenne et ayant grandi à Oakland, Californie. 

Oakland, il en est question dans ce roman choral. Dans cette ville, nouvelle réserve indienne urbaine, nous suivrons des amérindiens, aujourd'hui. Des vies marquées par l'alcool, la drogue, l'obésité. Le lourd passé et l'abandon des autorités n'aidant en rien ces hommes et femmes, certains n'ayant même plus la volonté de vivre. Ici n'est plus ici est un roman bien contemporain, on y parle des ravages des réseaux sociaux, de technologies, de solitude.

Les personnages, évoqués dans des chapitres portant leurs noms, vont se rejoindre lors du grand Pow-wow d'Oakland, point culminant du roman, dont l'on devine très tôt l'issue tragique. 

On suivra un jeune homme désirant réaliser un film documentaire, un obèse, des petites frappes, une ancienne alcoolique, entre autres. Des personnages complexes, croqués avec justesse, ayant en mémoire les traditions ancestrales, subissant les absurdités modernes.

Ici n'est plus ici est un roman puissant, marquant, déjà largement salué aux Etats-Unis. Après Richard Wright, Chester Himes, Toni Morrison (dont nous pleurons la disparition récente), des auteurs écrivant sur la condition afro-américaine; après Larry Brown et ces auteurs décrivant les blancs pauvres, dans un mouvement initié par Erskine Caldwell, Tommy Orange nous invite à nous pencher sur les amérindiens, aujourd'hui. Les amateurs de polars songeront à Jim Chee, le Navajo créé par Tony Hillerman rencontré notamment dans l'excellent Peuple des ténèbres. Mais Ici n'est plus ici est un autre roman, choral, bien plus ample, qui, nous le gageons, fera date.

Ici n'est plus ici / Tommy Orange. - Albin Michel, 2019. Traduction de Stéphane Roques. 334 p.

mercredi 24 juillet 2019

"Assis sur un banc à l'arrêt de car..." 77. Marin Fouqué

77 / Marin Fouqué


Vernou-la-Celle sur Seine, dans le sud Seine-et-Marne (prononcez sept-sept). On y est bien loin de Paris mais pas non plus vraiment en province. Des champs, verts, et la terre grasse, marron. 


Quand il décide de s'allumer un joint, tout défile devant ses yeux. Le père Mandrin, un paysan qui craint l'arrivée de la banlieue, un gueulard sans cesse juché sur son John Deere. Enzo le traître, un ancien pote de glande et la fille Novembre, une fille dure, habituée aux coups du Père Novembre. La jeunesse marquée par la violence, l'ennui, les jeux à la con dans les champs et la fête foraine une fois par an, la cité de Champagne-sur-Seine quand on cherche vraiment la merde.

Le personnage, qu'on ne nomme pas, a eu une jeunesse difficile, un père qui l'élève comme il peut, les railleries de ses camarades. C'est un jeune qui a découvert le shit avec le grand Kevin, débarqué du 9-3. Il se cherche des modèles, profondément déboussolé. 

Alors cette fois, il ne prendra pas le car, va fouiller dans les poches de son survet' et prendre le pocheton de marocain acheté chez le Samouraï, un type qui vit dans les bois. Le cul vissé sur son bloc de béton, la capuche sur la tête, il va laisser glisser la journée. Demain est un autre jour.

Dans une langue que l'on sent influencée par le slam et la scène, Marin Fouqué dépeint la jeunesse de la France péri-urbaine. On a Fief de David Lopez en mémoire, mais avec un ton nettement différent, comme une alerte sur une jeunesse à laquelle il a manqué une transmission des aînés et qui se construit comme elle peut. Le ton, parfois drôle dans Fief, est ici plus tragique, met parfois mal à l'aise. 

Il manque peu de choses pour faire de 77 un très bon roman, mais on est resté un peu sur notre faim, sans trop savoir pourquoi. Peut-être cette volonté de mêler poésie / slam à un récit qui a vraiment de la gueule, mais dont le message est parfois brouillé.

77 reste un bon roman de cette rentrée littéraire, et ça fait du bien de voir un roman français qui ne parle pas des turpitudes d'une jeunesse parisienne sniffant de la coke achetée grâce aux virements bancaires mensuels de papa et maman. 

77 / Marin Fouqué. - Actes Sud, 2019. 218 p.


mercredi 3 juillet 2019

Nuits Appalaches. Chris Offutt

Nuits Appalaches / Chris Offutt

1954, Kentucky. Tucker, jeune vétéran de la guerre de Corée, rentre à pied chez lui. Pressé de tourner la page, de retrouver ses terres, il garde cependant les réflexes qui l'ont aidé à survivre. Sur la route, il surprend un homme essayant de violer une jeune femme. Cette jeune femme, c'est Rhonda, quinze ans, Tucker en a à peine dix-huit. Tous deux vont s'éprendre l'un de l'autre. Le roman nous emmène quelques années plus loin, dans l'intimité d'une famille nombreuse. Rhonda a donné naissance à quatre enfants, tous atteint d'un handicap, sauf la jeune Jo. Jo est alerte, pleine de vie et aide sa mère à tenir le foyer. Tucker travaille comme un forçat pour nourrir sa famille, la semaine il conduit des camions d'alcool illégal. 


Vivant à l'écart, la famille de Tucker reçoit un jour la visite des services sociaux. Une femme compréhensive accompagnée d'un homme qui l'est beaucoup moins. Très vite, l'homme déclare que les enfants doivent être placés. Lorsque Tucker l'apprend, il prend son pick-up et le tue, sur le parking d'un restaurant. Son véhicule a néanmoins été repéré. Manque de chance, c'est celui avec lequel il effectue les livraisons d'alcool. Son patron le convoque et lui propose un marché risqué, quelques mois de prison pour une tranquillité assurée à sa sortie.



Chris Offutt, sorti des radars quelques temps, nous offre un roman âpre, typiquement américain dans l'écriture, avec un côté très nature writing, ce qui explique la publication en France par l'éditeur Gallmeister. On note des similitudes entre Tucker et le John Rambo du premier volet d'une série de films qui n'en finit plus (Le premier volet est loin d'être un film d'action gratuit mais traite magistralement du retour au pays des vétérans du Vietnam). Tucker est violent mais droit, époux et père de famille exemplaire, il incarne l'Amérique des petites gens, une Amérique rurale, celle qui ne compte sur personne et fume des cartouches de Lucky Strike.


Un ouvrage à retenir, puissant et magistral, où l'on notera quelques similitudes avec les romans de Ron Rash, voisin de Chris Offutt, que l'on vous invite à découvrir aussi.



Nuits Appalaches / Chris Offutt. - Gallmeister, 2019. Traduction d'Anatole Pons. 224 p.

vendredi 14 juin 2019

Country noir à la française. Grossir le ciel. Franck Bouysse

Grossir le ciel / Franck Bouysse


Fin Janvier 2007, la France apprend le décès de l'Abbé Pierre. Cet événement a une résonance particulière pour Gus, un paysan des Cévennes. Ça lui fait quelque chose, il ne saurait dire quoi. 

À partir de ce jour, tout va s’accélérer au lieu-dit Les Doges, où deux fermes cohabitent. Il y a celle de Gus, un rustaud taiseux qui vit avec son chien et celle d'Abel, plus âgé mais tout aussi laconique. Tous deux cohabitent, avec leurs secrets de famille et le vin qu'on tire à la cave pour une cuite de temps en temps, histoire de noyer un peu la solitude.

Gus a une histoire familiale compliquée, un père absent et une mère qui ne l'a jamais aimé, une enfance difficile mais sa vie ne l'a jamais été, facile. Abel panse aussi les plaies d'un veuvage survenu trop tôt, une épouse chérie morte en couche.

Mais en cet hiver 2007, Gus cogite, fume Gitane sur Gitane, surtout quand il perçoit des traces de pas étrangères et des tâches de sang dans la neige.

On assiste dès lors à un huis-clos, dans un cadre magnifique, où l'on sait que l'issue sera forcément funeste.

Grossir le ciel est un roman de terroir dans le bon sens du terme, avec ses personnages aux lourds secrets, ses non-dits. Franck Bouysse parvient parfaitement à faire monter une attente chez le lecteur, si bien que ce court roman peut se lire très vite.

Mais on aurait tort de le voir comme un page-turner, parce qu'on est pris aux tripes, et qu'il faut se ménager des pauses pour encaisser.

L'écriture est superbe, l'auteur maîtrise le sujet de l'agriculture et de la ruralité, avec des références sorties au bon moment, sans en mettre plein la vue. 

Un roman qui nous a secoué, et l'on se dit que Franck Bouysse a réussi là où tant d'autres ont échoué, écrire un roman noir rural français avec de claires références aux auteurs américains, Grossir le ciel parvenant à faire cohabiter Christian Signol et William Faulkner.

Grossir le ciel / Franck Bouysse. - Le livre de poche. 234 p.



lundi 25 mars 2019

Atmosphère, atmosphère ! L'Hôtel du Nord. Eugène Dabit

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit

Ecrit en 1927-1928, L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qui vous rappellent qu'il y a eu un Paris populaire, ouvrier, avec ses ballons de rouge que l'on vide d'un trait pour se remettre d'une journée de labeur. Les dimanche chômés, où l'on va prendre un air de campagne à Villeparisis où flâner du côté du Canal Saint-Martin.


Emile et Louise Lecouvreur signent un bail pour reprendre l'Hôtel du Nord. Bien vite, ils prennent le rythme, servent des verre d'anisette ou de vieux bourgogne. Emile joue à la manille et écoute les ragots, Louise fait les chambres, le travail ne manque pas, les affaires sont florissantes. La clientèle est ouvrière, besogneuse et ne rechigne pas à boire un coup, les chambres petites, on ne donne pas dans le luxe.

Le roman nous propose une galerie des clients, des amours contrariés et malheureux, des jeunes femmes naïves, des hommes rustres, tour à tour charmeurs et violents. C'est aussi la montée des idées de gauche, avec les manifs du 1er mai.

L'Hôtel du Nord est un roman d'atmosphère, pour faire écho à la réplique d'Arletty, dans le film éponyme adapté une dizaine d'années plus tard.



C'est le roman de l'argot parisien, illustré dans les années 10 par Francis Carco, on a aussi en tête le

fabuleux roman Les coups de Jean Meckert, sur l'itinéraire d'un ouvrier de la capitale, publié en 42. Pour les aficionados du roman noir, Meckert a publié à la Série Noire sous le nom de Jean Amila.

On retiendra aussi que tous les ans, dans l'Hôtel du Nord qui existe toujours, est remis le Prix Eugène Dabit du roman populiste, qui a récompensé des auteurs comme Sartre, Vautrin, Mordillat, Daeninckx, ou plus récemment l'excellent roman Après le silence de Didier Castino. Tous ces romans mettent en lumière les petites gens. 

L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qu'il est bon de relire de temps en temps, comme on savoure un alcool d'une autre époque.

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit. - Gallimard / Folio. 220 p.


mercredi 6 février 2019

Et bonne année hein. Sérotonine, Michel Houellebecq

Sérotonine / Michel Houellebecq

Un Houellebecq qui sort crée à chaque fois un frisson dans le monde de l’édition littéraire, et même au-delà. On épluche le texte ou on ne le lit pas, mais chacun a son avis tranché, plutôt sur l’auteur lui-même que sur son dernier roman.

Disons-le de suite, l’équipe de Ouais ? n’a pas lu l’intégrale de Houellebecq et n’est donc pas spécialiste de son œuvre. On avait seulement lu La carte et le territoire, Prix Goncourt 2010. Et c’est un sacré bon roman, interrogeant les relations père-fils, le monde de l’art, avec cette façon de nommer précisément les choses, en utilisant des références à des marques précises, plutôt que de tourner autour du pot pendant trois paragraphes.

Sérotonine, paru après le sulfureux Soumission (on ne l’a pas lu donc on ne vous en parlera pas), décrit la longue descente aux enfers de Florent-Claude Labrouste.

Florent-Claude Labrouste a la quarantaine, il est ingénieur agronome (comme Houellebecq), il fume comme un pompier (comme Houellebecq), et tous les matins, il prend une capsule de Captorix 15mg, un anti-dépresseur nouvelle génération.

Florent-Claude Labrouste, désormais réduit à l’impuissance sexuelle par son traitement, se souvient de ses conquêtes féminines, décrits dans des passages pornographiques par l’auteur. Des passages revenant fréquemment et qui ne manqueront pas  de donner du grain à moudre aux détracteurs de Houellebecq. Petit à petit, s’effondrant devant l’échec patent de sa vie, Labrouste quitte son travail, s’isole en Normandie, loge dans les rares hôtels encore fumeurs. La solitude, la dépression puis la folie vont le conduire à s’enfermer dans un studio Porte de Clichy à Paris. À ce moment, Florent-Claude Labrouste est foutu.

Sérotonine est aussi, et surtout, un roman social, bien ancré dans son époque. La crise des agriculteurs qui ne peuvent pas vivre de leurs revenus, une Europe étouffée par les bureaucrates, la solitude et l’individualisme, Houellebecq voit plutôt juste avec le regard noir et caustique qu’on lui connaît, et les récents événements ne sauraient lui donner tort.

On pourra arguer ici et là que Houellebecq est un misogyne ainsi qu'un foutu réac’. Ouais ? n’a pas eu cette impression. Sérotonine est un bon roman, qui gratte un peu là où ça démange, où l’on est partagé entre vouer l’auteur aux gémonies et le porter aux nues deux lignes plus tard, parce qu’il agace mais balaie tout ça d’un trait d’humour noir brillant.


Sérotonine n’est pas le livre de l’année, certes, mais un livre qui va compter et dont on reparlera.

Sérotonine / Michel Houellebecq. - Flammarion. 2018. 352 p.

jeudi 20 septembre 2018

Rentrée Littéraire. Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu


Les années 90, quatre étés qui verront grandir des ados, avec les premiers émois, les premières soirées arrosées, et surtout l’ennui, ces journées qui n’en finissent pas. Nicolas Mathieu situe son roman dans l’est de la France, une région sinistrée après la fermeture des hauts fourneaux. Hacine, Anthony, Stéphanie : qu’ils soient issus de l’immigration, des petits blancs déclassés ou fils de notables locaux, tous aspirent à quitter le coin, à faire leur vie loin de cette vallée. 

Leurs enfants après eux est donc un roman sur l'adolescence, ses turpitudes, ses angoisses, ses corps mal apprivoisés. Ce que l'auteur relate avec brio. Mais c'est aussi un roman social, où flotte l'ombre de Bourdieu. C'est aussi un roman noir, convoquant l'alcoolisme, la drogue et les flingues.

C'est surtout le roman d'une époque. Débutant à l'été 92, Leurs enfants après eux invoque Smells like teen spirit, de Nirvana pour s'achever le 8 juillet 1998, date à laquelle l'Equipe de France de football, malmenée en demi-finale de la Coupe du Monde par la Croatie de Davor Suker, parvient à renverser la vapeur grâce à un doublé de Lilian Thuram. C'est aussi le début des Open-Space, des nouvelles techniques de management, où l'on demande à des ouvriers de s'accomplir au travail.

Et puis, il y a la plume de Nicolas Mathieu, elle est ciselée, nette et précise. Travaillée mais jamais besogneuse. Avec la volonté que chaque mot percute. L'auteur donne la parole aux ados, dans leur langue :

"— Ce chacal, il nous baisait à tour de rôle. 
— Le même jour, des fois. 
— T’es sérieuse ?

— Je te promets. 

— Le salaud. 

— L’ordure. 

— Mais quel gros chien ! 

— Un malade en fait. 
— Gros pervers, ouais. 
— Trop."


Leurs enfants après eux vient confirmer l'impression qu'on avait eu en lisant Aux animaux la Guerre, premier roman de l'auteur. Nicolas Mathieu fait partie des grands de la littérature française, et pas seulement du genre Noir. 

La France périphérique, les rangées de pavillons achetés à crédit sur vingt-cinq ans, l'alcoolisme, le chômage, l'ennui et l'adolescence, autant de thèmes abordés par l'auteur et que l'on retrouve dans la description de la Nièvre dans l'excellent Rural Noir de Benoît Minville ou L'été circulaire de Marion Brunet (allez-y c'est excellent aussi). David Lopez, Prix du Livre Inter 2018, développe les mêmes thèmes dans Fief (là aussi, vous pouvez y aller).




Leurs enfants après eux est un ample roman, avec 425 pages et pas un mot de trop. On pourrait utiliser tous les poncifs éculés pour dire tout le bien qu'on en pense. On terminera simplement en disant qu'il faut lire Nicolas Mathieu.

Pour accompagner la lecture, on vous recommande l'écoute du rappeur vendéen MC Circulaire. Le tout arrosé d'un Picon-bière.


Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu. - Actes Sud. 2018. 425 p.