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mercredi 13 mai 2020

Sur un air de tango

"Ce mercredi 27 septembre 1965 à 15 h 02, Alberto Martinez Tobar, le trésorier général, entra dans la succursale de la Banque de la Province de Buenos Aires à San Fernando. Un homme grand, au visage rougeaud et aux yeux saillants, qui, à quarante ans tout juste, n'avait plus que deux heures à vivre."
Sobre et efficace, Argent brûlé, un roman noir de l'argentin Ricardo Piglia, paru en 1997. Dans la veine de De sang-froid de Truman Capote.

Argent brûlé / Ricardo Piglia. - Zulma, 2010. Traduction de François-Michel Durazzo. 261 p.

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vendredi 31 janvier 2020

Vie de Gérard Fulmard. Jean Echenoz

Gérard Fulmard a un nom dont il est fier mais il nous prévient d'emblée : "à part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l'envie : je ressemble à n'importe qui en moins bien". Avec son mètre soixante-huit pour quatre-vingts neuf kilos, son statut de demandeur d'emploi, Fulmard rejoint l'équipe des anti-héros de la littérature, à l'instar de Florent-Claude Labrouste, ce personnage de Houellebecq croisé dans Sérotonine.

Gérard Fulmard est un ancien steward, licencié pour faute grave, il consulte un psychiatre, bien silencieux qui semble faire la sourde oreille. Mais quand il évoque une projet de reconversion professionnelle, ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. 

Parce que Fulmard se verrait bien détective privé, dans son deux pièces et demi de la rue Erlanger il aménage un cabinet de rendez-vous mais les clients ne sont pas légion. 

Et ce qui devait arriver arrive, Fulmard se retrouve au centre d'une conspiration dans un parti politique mineur, mené par le dépressif Franck Terrail, et dont son psychiatre est un personnage éminent. 

Un parti politique un peu hors-sol, dirait-on aujourd'hui, les membres vivent dans des villas de standing, il y a des histoires de cul un peu foireuses, de belles voitures et des meetings dans des villes de province. Et puis un jour, la femme du Président Terrail disparaît, les cartes sont rebattues et Fulmard, par le truchement des ambitions de tout un chacun, va devoir assassiner Terrail.

Vie de Gérard Fulmard est un roman noir sur un type raté. Si l'on songe nécessairement à Houellebecq, c'est plutôt du côté de  Jean-Patrick Manchette qu'il faut regarder, avec des clins d'oeil qui feront mouche pour qui a lu Le petit Bleu de la côte ouest.


On a crié dans certains journaux à la virtuosité gratuite. La langue d'Echenoz est admirable mais on aurait tort de s'arrêter à l'exercice de style. Voici un roman brillant, mené de main de maître, qui décortique les arcanes de la politique. On a donc pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, court mais exigeant, où l'on ne s'interdit pas quelques rires.

Vie de Gérard Fulmard / Jean Echenoz. - Minuit. 2019. 236 p.

vendredi 14 juin 2019

Country noir à la française. Grossir le ciel. Franck Bouysse

Grossir le ciel / Franck Bouysse


Fin Janvier 2007, la France apprend le décès de l'Abbé Pierre. Cet événement a une résonance particulière pour Gus, un paysan des Cévennes. Ça lui fait quelque chose, il ne saurait dire quoi. 

À partir de ce jour, tout va s’accélérer au lieu-dit Les Doges, où deux fermes cohabitent. Il y a celle de Gus, un rustaud taiseux qui vit avec son chien et celle d'Abel, plus âgé mais tout aussi laconique. Tous deux cohabitent, avec leurs secrets de famille et le vin qu'on tire à la cave pour une cuite de temps en temps, histoire de noyer un peu la solitude.

Gus a une histoire familiale compliquée, un père absent et une mère qui ne l'a jamais aimé, une enfance difficile mais sa vie ne l'a jamais été, facile. Abel panse aussi les plaies d'un veuvage survenu trop tôt, une épouse chérie morte en couche.

Mais en cet hiver 2007, Gus cogite, fume Gitane sur Gitane, surtout quand il perçoit des traces de pas étrangères et des tâches de sang dans la neige.

On assiste dès lors à un huis-clos, dans un cadre magnifique, où l'on sait que l'issue sera forcément funeste.

Grossir le ciel est un roman de terroir dans le bon sens du terme, avec ses personnages aux lourds secrets, ses non-dits. Franck Bouysse parvient parfaitement à faire monter une attente chez le lecteur, si bien que ce court roman peut se lire très vite.

Mais on aurait tort de le voir comme un page-turner, parce qu'on est pris aux tripes, et qu'il faut se ménager des pauses pour encaisser.

L'écriture est superbe, l'auteur maîtrise le sujet de l'agriculture et de la ruralité, avec des références sorties au bon moment, sans en mettre plein la vue. 

Un roman qui nous a secoué, et l'on se dit que Franck Bouysse a réussi là où tant d'autres ont échoué, écrire un roman noir rural français avec de claires références aux auteurs américains, Grossir le ciel parvenant à faire cohabiter Christian Signol et William Faulkner.

Grossir le ciel / Franck Bouysse. - Le livre de poche. 234 p.



jeudi 11 octobre 2018

Rentrée Littéraire Round 2. Evasion, Benjamin Whitmer



Hiver 1968, dans le Colorado, douze prisonniers s’échappent du pénitencier de la petite ville d’Old Lonesome. Ils vont être abattus un à un, pourchassé par Jugg, le directeur intraitable de cette prison, bien décidé à faire un exemple.

Benjamin Whitmer, auteur de Pike et Cry Father, nous propose un scénario éculé au possible, où l’on se demande comment l’auteur va nous tenir en haleine pendant les 400 pages.

Et pourtant... On a eu tort. D’une, parce qu’on est chez Gallmeister, et que la maison d’édition spécialisée dans les grands espaces américains ne se trompe jamais dans ses choix éditoriaux. On retrouve dans Evasion la nature. Le blizzard tient une place importante dans le roman, où nos évadés vont se démener. Il y a bien sûr le décor : la montagne, les mobile-home crasseux où vivent les protagonistes du roman.

De deux, parce que c’est Benjamin Whitmer. Parce que cet auteur parvient à camper des personnages forts, que ce soit les journalistes qui couvrent l’évasion, le jeune Jim qui traque les évadés. Tous ont leur vie, difficile, chaotique. Et puis il y a la langue, magnifiquement traduite par Jacques Mailhos. Whitmer se situe à sa manière à la suite d’un Jim Thompson. Une langue crue, violente, mais qui ne s’interdit pas de transcrire la psychologie des personnages.

Evasion est une chasse à l’homme, un roman noir puissant, on n’en attendait pas moins de Benjamin Whitmer et des Editions Gallmeister. C’est un régal de lecture si vous éprouvez un penchant pour la littérature évoquant l’Amérique profonde.

Si ça vous a plu, on vous recommande Pete Dexter, Smith Henderson, Nic Pizzolatto, Larry Brown. Du Texas au Montana, des écrivains qui prouvent qu’on peut (bien) écrire sans avoir fait Normale Sup.

Si vous êtes vraiment mordu : un film à voir en sirotant une Coors.



Evasion / Benjamin Whitmer. - Gallmeister. 2018. Traduction de Jacques Mailhos. 448 p.

mardi 31 juillet 2018

Le déserteur. Hével, Patrick Pécherot



2018. Assis en face d’un écrivain, Augustin, dit Gus, relate cet hiver 1958, dans le Jura. Avec André, ils effectuent des livraisons à droite à gauche à l’aide d’un camion d’une autre époque, les essieux morts et le danger qui vous guette à chaque virage. Gus raconte les mains autour de la tasse de café arrosé le matin, le pot-au-feu du midi, les gauloises qu’on allume pour se réchauffer ou lutter contre la fatigue. Les deux font la paire et mènent une vie de labeur, celle des derniers forçats de la route, qui nous évoquent Le Salaire de la Peur de Clouzot. De temps en temps, ils débarquent chez Simone, la patronne d’un café-restaurant où André a ses habitudes avec la tenancière.  


Un soir, Gus tue un homme, un Algérien travaillant dans une usine du côté de Dôle. Il le tue sur un moment d’égarement, sans réfléchir, à cause de ce putain d’amour-propre qui lui dicte de se venger d’un mauvais coup reçu. Pour Gus, rien ne sera plus comme avant.

Et puis ils font la connaissance de Pierre, un gamin ayant fui la Guerre d’Algérie, marqué au fer rouge par ce qu’il a vu et fait, un déserteur comme le chantait Boris Vian.



La Guerre d’Algérie est au cœur de ce roman noir qui va se terminer en course poursuite dans les montagnes du Jura, où Gus, André, Pierre et un membre du FLN vont chercher refuge en Suisse, poursuivis par les hélicoptères Sikorsky de la Gendarmerie.

Patrick Pécherot traduit parfaitement les années 50 en France, la Guerre d’Algérie vue de la Métropole. Roman noir impeccable mais aussi ouvrage d’Histoire, Hével est un livre court, empruntant la langue de l’époque, riche d’argot. L’occasion pour l’auteur de parler du monde d’aujourd’hui, fait d’immédiateté et de sensationnel.

On notera quelques similitudes, dans la langue et l’atmosphère, avec l’excellent roman Après la Guerre d’Hervé Le Corre, beaucoup plus ample, que Ouais ? vous recommande chaudement. Ces deux livres reconstituent la France d’une époque révolue, celle des années 50, quand la Guerre d’Algérie survînt alors qu’on avait encore en tête les affres de la Seconde Guerre Mondiale.

À lire avec un guignolet.




Hével / Patrick Pécherot. – Gallimard, Série Noire. 2018. 224 p.

jeudi 21 juin 2018

Les choses de la vie. Les hommes, Richard Morgiève

Les hommes / Richard Morgiève.

Paris, années 70. L'élection de Giscard, la fin de la DS, les gitanes au coin de la bouche. C'est ce que nous raconte, nostalgique, Richard Morgiève dans Les hommes.

Paris, années 70 donc. Mietek Breslauer vient de sortir de cabane. La routine reprend, les femmes de petite vertu qu'on entretient, les menus larcins, les tuyaux que l'on prend au troquet du coin, la piaule à Montreuil. Mietek ne sait faire que ça. Ancien alcoolique, il tourne à l'eau claire mais carbure à deux paquets de Pall Mall par jour. Il côtoie les barbouzes, les types qui ont tourné leurs vestes en 44. Mietek est jeune, dans sa voiture, il écoute Classe tous risques de José Giovanni.

Et puis le temps passe. Mietek voit la vie qui fout le camp, les proches qui partent un peu trop tôt, trop vite. Il s'imagine en père de famille, entre deux femmes son cœur balance. Les choses de la vie...



Passé relativement inaperçu lors de la Rentrée Littéraire de Septembre 2017, Les hommes est un roman hommage à ceux qui portaient feutre et pardessus. Très cinématographique, il fait songer à Gabin, Delon, Ventura. C'est un roman touchant, noir, à l'écriture ciselée proche du hard-boiled US. On lit ça et les yeux deviennent un peu humides, le cœur bat un peu plus vite. Un livre rare.

Les hommes / Richard Morgiève. - Joëlle Losfeld. 2017. 369 p.