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lundi 8 juin 2020

Hommages à Kraftwerk

Le 21 avril dernier disparaissait le musicien allemand Florian Schneider, l'un des deux membres fondateurs de Kraftwerk. De nombreux hommages à ces pionniers de la musique électronique sont apparus de ci de là, notamment de la part du magazine Tsugi, du blog du site Discogs ou encore sur le site des bibliothécaires musicaux de Gironde. Si tous ces hommages nous montrent l'influence qu'a pu avoir Kraftwerk sur les musiques électroniques, Ouais ? va vous montrer que le groupe a marqué bien au-delà des sphères électroniques, à travers une playlist regroupant des reprises de Kraftwerk, ainsi qu'une poignée de samples sélectionnées parmi les nombreux artistes ayant échantillonné la musique de la fameuse centrale électrique allemande.


Commençons par un groupe injustement oublié de tous ces hommages malgré son statut de formation culte : Big Black, groupe phare du noise rock américain (même si les millennials préfèrent l'appellation plus branchée de post-punk). Big Black, donc, qui proposait en 1987 sa version bruitiste de The Model sur son dernier album, Songs about fucking sorti sur le non moins cultissime label Touch And Go. Pour rappel, Big Black est l'un des premiers groupes formés par Steve Albini, ingénieur du son aux manettes des disques au son sec et tranchant de Nirvana, PJ Harvey, Pixies, Jesus Lizard, Neurosis, Palace et des milliers d'autres. Comme nous le verrons plus loin, The Model est certainement le morceau le plus repris de Kraftwerk, la première reprise étant l'œuvre de Snakefinger, projet new wave britannique qui proposait sa version en 1979 sur son premier album, Chewing Hides The Sound

Si il y a bien un style qui doit beaucoup à Kraftwerk, c'est la new wave. La chanson Neon Lights sera ainsi reprise par plusieurs groupes assimilés à la new wave des années 80, notamment Orchestral Manoeuvres In The Dark (OMD pour les intimes, Enola Gay pour le tube) en 1991, Simple Minds en 2001 ou les irlandais de U2 en 2004. Deux autres artistes associés à la fois au punk de la fin des années 70 et à la new wave des années 80 reprendront tardivement des chansons de Kraftwerk : Siouxsie And The Banshees en 1987 avec Hall Of Mirrors sur leur album de reprises et Spizzenergi avec The Model en 2000. The Model qui sera également magistralement reprise en 1982 par le groupe punk anglais The Members dans une étonnante version reggae.

Le reggae n'a pas échappé à l'influence de Kraftwerk, notamment en Europe avec le britannique Prince Fatty. Le producteur de la magnifique Hollie Cook, par ailleurs grand amateur de mélanges en tout genre (faire chanter les chansons de Nirvana par un vétéran jamaïcain ou s'incruster dans la BO de la série Breaking Bad avec une version reggae du monumental Shimmy Shimmy Ya de Ol' Dirty Bastard par exemple) sort cette année un 45 tours comprenant deux version de The Model : une version interprétée par la chanteuse Shniece McMenamin en duo avec Horseman (à ne pas confondre avec Horsemouth, le héros du film Rockers) suivi de sa version dub instrumentale. Autre adepte des mélanges reggae/dub et autres, l'anglo-italien Gaudi proposait en 2007 un album de remixes dub des morceaux de la légende du qawwalî pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, le bien nommé Dub Qawwali sur lequel on retrouvait un sample de The Model sur le titre Jab Teri Dhun Main Raha Karte They.

The Model est décidément l'un des titres les plus repris de Kraftwerk puisqu'on en retrouve également des reprises par le brésilien Seu Jorge avec le groupe Almaz en 2010, ainsi que par de nombreux groupes surf et garage rock : les danois The Tremolo Beer Gut, le one-man band sauvage français King Automatic ou les anglais Death Valley Surfers. Dans le même esprit néo-vintage, mais aux rythmes différents, Kraftwerk a été adapté en ska par les allemands de Yellow Umbrella (Das Model toujours) et les français Jah On Slide (Radioactivity).

Radioactivity semble être un morceau apprécié des français puisque outre Jah On Slide, il a également été repris par Mario Cavallero et son orchestre (qui enregistrait également des reprises cheap d'Ennio Morricone que l'on retrouve sur tous les stands de brocante de France et de Navarre), par Jean-Pierre Mader (oui oui, celui qui chantait le tube des années 80 Macumba), par Kat Onoma, le groupe de rock poétique fondé par Rodolphe Burger, ainsi que par Treponem Pal, fondateur du metal industriel made in France.

Le metal n'est pas en reste concernant l'influence de Kraftwerk, on remarquera ainsi une reprise de Das Model par le groupe de metal indus allemand provoc Rammstein ainsi que par l'obscur groupe de black metal anglais Absinthropy.

Plus raffiné, le groupe nord-irlandais à cordes de Neil Hannon, Divine Comedy a repris deux chansons de Kraftwerk : The Model et Radioactivity, deux morceaux assez rares puisqu'extraits de faces B de singles. Parmi les autres groupes pop indés des années 90 à avoir repris Kraftwerk, on trouve les fabuleux suédois The Cardigans (un groupe qu'il serait dommage de ne réduire qu'à son tube Lovefool extrait de la BO du film Roméo + Juliette de Baz Luhrmann). Le groupe de la chanteuse Nina Persson avait inclus sa reprise en allemand de Das Model sur un single de 2003. Le groupe culte du rock indé dit shoegaze Ride avait également repris The Model pour une compilation concoctée par le magazine anglais New Musical Express en 1992, tandis que leurs compatriotes rigolos de Terrorvision proposaient leur version sur la face B de leur unique tube Oblivion. Encore plus rare, on retrouve une reprise de The Model par la chanteuse star des 90's Ophélie Winter, en duo avec The Hellboys, groupe rock du défunt journaliste de Rock & Folk Nicola Acin, un groupe que l'on retrouvait toujours incrusté en première partie des concerts parisiens de Rancid au grand dam des fans du groupe punk à crêtes californien.

Si le grand public est loin de se douter de l'influence de Kraftwerk sur le hip hop, c'est peut-être dû au fait que le rap a tendance à oublier son histoire. Pourtant, parmi les précurseurs du rap dans les 80, Afrika Bambaataa inventait tout un courant du hip hop à lui tout seul en mélangeant la froideur électronique de Kraftwerk aux rythmes syncopés du funk : l'electro, un terme aujourd'hui galvaudé qui remplace de façon sommaire le terme techno pour désigner toutes formes de musiques électroniques. Afrika Bambaataa donc qui sur son fabuleux Planet Rock samplait deux titres de Kraftwerk : Trans Europe Express et Numbers. Trans Europe Express semble être d'ailleurs un morceau ayant fortement touché la communauté afro-américaine, puisqu'on en retrouve également une reprise en 1982 par Trouble Funk, groupe de funk tendance go-go originaire de Washington D.C. Plus récemment, quoique, le groupe de rap français de Vitry-sur-Seine 113, sous l'impulsion de son DJ Mehdi, samplait également Trans Europe Express sur le titre Ouais gros qui ouvrait son premier album Les Princes de la Ville en 1999. Kraftwerk a d'ailleurs été pas mal samplé, et pas que dans le hip hop. On vous épargnera ainsi Coldplay, les stars du rock quoi, qui reprenaient la mélodie de Computer Love sur leur tube Talk en mode ni vu ni connu, mais on ne fera pas l'impasse sur le musicien anglais qui trustait les BO des blockbusters ciné et jeux vidéo de la fin des 90's et du début des 2000's : Fatboy Slim qui reprenait en 2007 Radioactivity sur le 19ème volume de l'excellente collection de compilations LateNightTales où chaque volume était compilé avec soin par les stars du moment.

Le jazz s'est aussi accaparé des chansons de Kraftwerk, citons notamment le groupe suédois Oddjob, qui en plus d'avoir un nom hérité du film Goldfinger et enregistré un bon disque hommage aux musiques des films de Clint Eastwood, a repris Man Machine en 2003 sur son deuxième album, Koyo. Autre groupe jazz friand de reprises, le trio américain The Bad Plus s'est complètement approprié la chanson The Robots en 2016 sur son album It's hard. The Bad Plus s'était précédemment fait remarquer à travers ses versions jazz de titres de Nirvana, Radiohead, Black Sabbath ou Igor Stravinsky entre autres. The Robots a été également repris par un autre combo jazzy (même si les puristes ne le reconnaissant pas en tant que tel) : le trio italien Zu qui pratique une musique à la frontière du free jazz et du noise rock, avec une formation batterie/basse saturée/saxophone. En 2001, Zu s'associait au guitariste avant-gardiste américain Eugene Chadbourne (un proche de John Zorn pour situer) pour un album, Motorhellington, qui les voyait reprendre aussi bien Black Sabbath, Kraftwerk, Motörhead, James Brown et The Seeds que Charles Mingus ou Antonio Carlos Jobim. Les puristes n'en reviennent toujours pas. Autre formation expérimentale à avoir repris du Kraftwerk, les japonais.e.s déjanté.e.s de Melt-Banana reprenaient en 1 minute et 31 secondes Showroom Dummies sur un disque hommage nippon à Kraftwerk sorti en 1998.

Contemporain de Kraftwerk, les allemands de Tangerine Dream font partie de ces artistes prog des années 70 à avoir un peu trop touché le ciel en fumant du patchouli puisqu'ils sont à la base du courant new age cher à Era, Enya, Enigma et autres formations commençant par la lettre E et finissant en A. Si on parle ici de Tangerine Dream, ce n'est pas par nostalgie d'une vieille série des années 80 à véhicule futuriste, mais parce qu'avec l'âge, des souvenirs de leurs jeunes années en RFA resurgissent, reprenant ainsi en 2012 The Model de Kraftwerk, dans une version, reconnaissons-le, assez ennuyeuse (pour être polis). On reste en Europe avec le groupe germano-ukrainien Rotfront qui reprend The Robots en version klezmer ainsi que de jolies trouvailles sur Youtube concernant The Model : une version polka par le groupe allemand Polkaholix extrait d'un album joliment intitulé The Great Polka Swindle ainsi qu'une version folklore finlandais par le Trio Fratres.

Pour finir cette playlist, nous avons sélectionné deux artistes ayant fait des albums complets de reprises de Kraftwerk. Le premier, Señor Cononut, projet latino de l'allemand Uwe Schmidt exilé au Chili, a sorti en 1999 l'album El Baile Aleman dans lequel il reprend 9 chansons de Kraftwerk en cha-cha-cha, merengue, cumbia, ... Le second est un quatuor à cordes anglais lorgnant vers la musique contemporaine, le Balanescu Quartet fondé par le roumain Alexander Balanescu (ayant fait ses classes dans le quatuor Arditti ou les ensembles de Michael Nyman et Gavin Bryars). Ce quatuor a sorti en 1992 un remarquable album de reprises de Kraftwerk : Possessed.

Et si vous voulez encore plus de The Model, voici deux versions que l'on ne trouve pas sur Youtube, une par le duo electro pop malaisien Byaduoorgroup et une seconde par le sauvage groupe garage anglais Stratosonics :



dimanche 29 mars 2020

Hommage confinés

En cette période étrange, Ouais ? sort de son silence non pas pour rédiger un journal de confinement (trop évident) ni proposer un morceau acoustique de chez soi ou bien encore étaler une science qu'il n'a pas à propos du Coronavirus, mais pour rendre hommage aux nombreux artistes récemment décédés :

Bob Andy (1944-2020) : un des plus grands songwriters jamaïcains, auteur de tubes intemporels comme I've got to go back home, Unchained, Too Experienced, My time, Desperate Lover, I don't want to see you cry, Feel like jumping, Always Together ou Young gifted & black (en duo avec sa compagne, la grande Marcia Griffiths), des classiques qui seront repris par Gregory Isaacs, Dennis Brown, John Holt, The Bodysnatchers, Daddy Nuttea, Barrington Levy, UB40 et plein d'autres
Son magnifique album Bob Andy's Songbook est en écoute sur le Bandcamp de Studio One :



L'excellente émission de radio américaine Algoriddim lui a également consacré une très bonne émission en 2008, à réécouter ci-dessous :





Manu Dibango (1933-2020), grande figure de la musique d'origine camerounaise, auteur de pépites comme Soul Makossa bien sûr, mais aussi Electric Africa (avec Bill Laswell et Herbie Hancock), Iron Wood, Baobab Sunset, Ah ! Freak Sans Fric, Poinciana, Africadelic, ou Africa Boogie. Parmi la pléthore de disques qu'il a enregistrés au cours de sa longue carrière (décédé à l'âge de 86 ans, il continuait de donner des concerts dont ce spectacle donné à l'occasion de ses 60 ans de carrière en 2019), quelques curiosités dont ce disque de 1979, Gone Clear (aussi connu sous le nom de Rasta Souvenir) où il donne une vision jazzy de classiques du reggae en compagnie de la mythique section rythmique composée de Sly & Robbie



 
Parmi les décès récents, notons également le compositeur et chef d'orchestre Krzysztof Penderecki (1933-2020), responsable l'année dernière d'une belle version de la symphonie n°3 d'Henryk Górecki chantée par Beth Gibbons de Portishead :

 


Ainsi qu'Albert Uderzo (1927-2020), l'un des 2 papas d'Astérix, par ailleurs parolier de quelques chansons accompagnant les dessins animés, mais pas celles de ce morceau inoubliable qui, contrairement à ce que dit Soulseek, Youtube ou Chinese Man, ne s'appelle Le pudding à l'arsenic mais Le gâteau empoisonné :



Ou Albert Craig dit Apple Gabriel, membre fondateur d'Israel Vibration, groupe reggae ayant la particularité de n'être formé que par des chanteurs atteints de poliomyélite, auteur d'un magnifique premier album sur lequel on retrouvait leur tube, The Same song



Et toujours dans le monde du reggae, Delroy Washington (1952-2020), chanteur anglo-jamaïcain, auteur de 2 bons albums pour Virgin/Front Line à la fin des 70's : 



Enfin, dans un autre style, Gabi Delgado (1958-2020), fondateur du groupe D.A.F., pionnier dans les 80's de la Neue Deutsche Welle (en gros la new wave allemande), interprète de tubes electro-punk provocateurs comme Der Mussolini :

 

lundi 16 décembre 2019

Everybody loves reggae : Reggatta de blanc, le reggae hors Jamaïque de Vincent Jégu

Dans le monde sinistré de l'édition de livres sur la musique, deux compagnies tirent leur épingle du jeu : Camion Blanc qui sort de gros pavés assez chers et pas très sexy mais ultra instructifs, et Le Mot Et Le Reste qui publie régulièrement des biographies et des livres assez intéressants construits sous forme de classements (Africa 100, Rap, Hip-Hop 30 années en 150 albums, Prog 100, Stoner, Techno 100, Rap Français, une exploration en 100 albums, Africa 100, Reggae 100, Electro 100, ...). Publié en 2018 chez ce dernier, Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque est le premier livre de Vincent Jégu, un auteur né en 1967 (dit comme ça cela fait un peu people mais c'est une information importante pour la suite, vous allez comprendre). Comme l'indique son titre, emprunté à l'incontournable deuxième album de The Police, ce livre traite de l'influence qu'a pu avoir le reggae au-delà de son île natale, la Jamaïque, sous la forme de 100 morceaux de reggae non jamaïcains (et pas forcément par des artistes purement reggae non plus).

Après une brève introduction retraçant de façon claire et concise l'histoire de la musique jamaïcaine, du ska au dancehall en passant par le rocksteady, le dub, le reggae roots ou les deejays, l'auteur évoque les différents métissages que ces musiques ont pu connaître au fil du temps : le skinhead reggae de 1969, les croisements punk et reggae de l'Angleterre circa 1977-1979, le ska 2 Tone, la pop et la new wave teintées de reggae, les titres reggae par des artistes afro-américains, le trip hop, les musiques électroniques, le hip hop, ... puis rentre dans le vif du sujet avec une liste de 100 morceaux. En se limitant aux titres sortis en singles entre 1968 (année de naissance du reggae ainsi que de la sortie du Ob-La-Di, Ob-La-Da des Beatles) et 2003 (No One's There (Dub) de la chanteuse Anika produite par Geoff Barrow de Portishead), on retrouve ici l'histoire des artistes évoqués, leur façon de s'approprier le reggae ainsi que de nombreuses autres pistes à explorer, permettant ainsi de contourner la limite des 100 chansons sorties en single (même si l'auteur a triché par endroits en prenant la face B, mais chut !).

Comme on est en 2019 et qu'un name dropping est bien moins efficace qu'une playlist Youtube, la rédaction de Ouais ? vous liste ci dessous les 100 titres dont ce livre parle :


Le livre évoque donc des morceaux reggae venant du rock et de la pop (Beatles, Eric Clapton, Led Zeppelin, Robert Palmer, David Bowie), du folk (Paul Simon, Bob Dylan), du punk (The Clash, The Ruts, Angelic Upstarts), du ska (The Specials, The Selecter, Madness, Ska-P), de la new wave et du post-punk (The Police, Killing Joke, The Stranglers, Public Image Ltd, The Fall, Pere Ubu, Grace Jones), de la musique industrielle (Cabaret Voltaire), de la chanson (Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers), du dub (New Age Steppers, Gary Clail, High Tone), du punk californien (Rancid, Sublime), du rock indé (Primal Scream, Morrissey, Lily Allen, The Kills, Peter Doherty), des musiques électroniques (Massive Attack, Leftfield, Thievery Corporation, Death In Vegas, Burial) ou du reggae pur (Steel Pulse, Groundation) ou pas (UB40, Major Lazer). Comme d'habitude avec ce genre de listes, on peut discuter de la présence ou non de telle ou telle chanson et/ou artiste, mais on apprend quand même plein de choses dans ce livre : par exemple, saviez-vous qu'avant de connaître le succès avec des tubes pop/new wave comme Shout ou Sowing in the Seeds of Love, les membres de Tears For Fears faisaient partie d'un groupe dénommé Graduate auteur d'un morceau de ska s'attaquant à Elvis Costello ? Qu'Ozzy Osbourne, chanteur du mythique groupe metal Black Sabbath revisitait sur scène son Children of the grave version reggae ? [Bon, là l'auteur se serait peut-être planté, car la seule vidéo Youtube reggae d'Ozzy Osbourne est en fait un remix/mashup/bootleg artisanal]. Que Paul & Linda McCartney ont sorti un 45 tours reggae sous le pseudo de Suzy And The Red Stripes ? Que le post-punk tant apprécié par les hipsters détestant le reggae ne sonnerait pas pareil sans l'influence du dub, avec ces basses au premier plan et ses effets de reverb' sortant de nulle part ? Que le britannique Morrissey se vantait de dénigrer le reggae mais reprenait sur scène un titre chaloupé de Patti Smith sur un sous-label de Trojan ? Que My Generation des Who a été repris en ska ? Que le groupe electro-rock Primal Scream a collaboré avec le génie jamaïcain du mélodica Augustus Pablo ? On fera l'impasse sur certaines petites erreurs (Revolution Rock et Wrong'em Boyo des Clash ne sont pas des compos du groupe punk mais des reprises de Danny Ray et The Rulers respectivement, Lee Perry et Mad Professor sont bien deux personnes différentes, ...), néanmoins on pourra s'interroger de la sur-représentation du ska des 80's dans ce classement (surement dû à la génération de l'auteur), ainsi que l'absence quasi totale d'artistes français : quid du rock alternatif et du punk français ? On se doutait bien ne pas y trouver le groupe de hardcore Unlogistic ou l'anarcho-punk dub Broken, mais aucune mention de La Souris Déglinguée, La Mano Negra ou Ludwig Von 88 ? Et le ska rock français de la fin des années 90 qui a aidé à la renommée des SMAC de notre territoire en faisant salles combles avec les concerts de La Ruda Salska, des Caméléons et autres Spook & The Guay ?  A ce titre, nous proposerons bientôt un article évoquant certains titres que la rédaction de Ouais ? aurait bien aimé voir figurer dans ce livre. Sinon, pour vous montrer la richesse du contenu de cet ouvrage, on vous a également concocté une playlist des morceaux non jamaïcains évoqués dedans :



Bref, ce livre, outre le fait qu'il soit assez bien écrit, très clair et non élististe, est plutôt agréable à lire, avec un contenu plus qu'intéressant. Reggatta de Blanc est donc à conseiller aux aficionados de reggae bien sûr, ainsi qu'à ceux qui s'intéressent à l'histoire de la musique en général, mais il pourrait également convaincre ceux qui disent ne pas aimer cette musique en se rendant compte que son influence est bien plus vaste et importante que les clichés véhiculés de ci de là (par certains médias méprisants, snobinards ou tout simplement ignorants).
 

Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque / Vincent Jégu. - Le Mot Et Le Reste, 2018. 230 p. 

Et si le sujet vous intéresse, voici quelques pistes supplémentaires à explorer :
- cette liste Discogs assemblée par l'utilisateur TwinPowerForce regroupant des chansons reggae et dub par des artistes non reggae, dans des styles très très variés (on peut se demander si Vincent Jégu n'y a pas trouvé quelques références au passage)
- l'ouvrage Le Reggae en Angleterre 1967-1997 d'Eric Doumerc, paru en 2016 chez Camion Blanc
- le livre Les pionniers du reggae en France de Joseph Musso, paru en 2010 chez Editions Laboutiquedesartistes
- le livre L'esthétique new wave de Guillaume Gilles (devenu depuis programmateur du festival La Ferme Electrique à Tournan-En-Brie), paru en 2006 chez Camion Blanc, évoque les liens entre new wave/post-punk et musiques jamaïcaines (reggae, dub, ska)
- les discographies réalisées par les médiathèques de Rueil-Malmaison ou de Claye-Souilly évoquent l'influence du reggae et peuvent être lues en ligne sur Calaméo
- l'ancienne émission reggae Stand Firm! de Radio Canut (Lyon) a consacré plusieurs shows au punky reggae, écoutables en podcast
- le blog Skank Blog Bologna retrace l'histoire de nombreux artistes à la jonction du punk et du reggae (c'est d'ailleurs à eux que l'on doit l'excellente compilation Spiky Dread Issue One: punky reggae & post punk 1978-1984)
- le blog du fanzine punk Kill Your Pet Puppy s'intéresse également au reggae-punk et aux débuts du dub anglais (On-U Sound, Mad Professor, ...)
- le site punk77 s'intéresse, comme son nom l'indique, à l'histoire du punk anglais 77, avec notamment un dossier en plusieurs parties sur ces liens avec le reggae
- l'excellent fanzine Chéribibi, qui parle de culture populaire au sens large (musique, cinéma, BD, littérature, luttes sociales, ...) a consacré un dossier aux connexions entre punk et reggae dans son tout premier numéro.
- le magazine français Reggae Vibes a publié dans son numéro 61 (Août/Septembre 2018) un très bon dossier sur les liens entre la variété française et le reggae

Bonus : l'auteur donne des conférences sur le thème de son livre, notamment sur ce podcast enregistré à Nantes (en février 2019 ?) :

mercredi 20 mars 2019

Hommage à Dick Dale (1937-2019)

Ça commence à devenir une habitude mais il va falloir s'y faire vu l'âge avancé des légendes des 60's, Ouais ? se fend d'un nouvel hommage, cette fois-ci au récemment décédé Dick Dale, mythique guitariste au jeu novateur (pour l'époque) qui fera de lui le King of Surf Guitar. Au même titre que le prodigieux Link Wray, Dick Dale, de son vrai nom Richard Monsour, est un pionnier du rock instrumental des années 60 qu'il aura contribué à façonner à travers un jeu rapide et puissant baignant dans un océan de reverb à faire baver n'importe quel fan de dub enfumé. 

Pour ceux du fond qui n'auraient pas suivi, Dick Dale c'est surtout ça :


Un morceau de 1962 qui sera sorti du placard en 1994 par Quentin Tarantino pour l'ouverture de son légendaire Pulp Fiction. A noter d'ailleurs que la version présente sur la mythique BO du film est en fait la version sortie en single, assez différente de celle présente sur son album de la même période, Surfer's Choice (qui comprend malgré tout une bonne partie de titres chantés, un comble pour un roi de la musique instrumentale !), une version pleine de violons qui renvoient aux origines de cette chanson :



Aux origines de cette chanson ? Bah ouais, Misirlou (ou Miserlou) fait partie de ses nombreuses chansons qui sont en fait des reprises. Issue du répertoire rebetiko (l’équivalent Grec du blues), elle aurait été interprétée pour la première fois en 1927 par l’orchestre de Michalis Patrinos. Selon certaines sources, il s’agirait d’une adaptation grecque d’une mélodie orientale traditionnelle (Turques, Arabes, Arméniens et Juifs s’en disputent l’origine). Au début des années 30, le musicologue gréco-américain Nicholas Roubanis en réalise une transcription en se créditant lui-même compositeur.

Par la suite, les américains Bob Russell, Fred Wise et Milton Leeds ont ajouté des paroles anglaises sur ce thème qui sera interprété dans les années 50 par de nombreux ensembles lounge et exotica : Xavier CugatKorla PanditCharlie VenturaWoody HermanMartin Denny, ... En 1962, le guitariste Dick Dale en signe un arrangement qui fera référence et qui deviendra tellement populaire que de nombreux groupes de surf-rock en feront une reprise : les Beach BoysThe Lively OnesJohnny & The HurricanesThe TrashmenLaika & The CosmonautsThe SurfarisThe Astronauts, … Bref, des versions différentes de Misirlou, on en compte des paquets, et on vous épargne la version par les Black Eyed Peas qui illustre le film Taxi 4. Par contre, on ne fera pas l'impasse sur celle-là :

 
  
Et en bonus, une petite version ska par les allemands Yellow Umbrella :

 



dimanche 28 octobre 2018

Merci pour tout Philippe Gildas



Ouais ? voulait rendre hommage à Philippe Gildas (1935-2018), grand monsieur de la télé, présentateur de la mythique émission TV Nulle Part Ailleurs qui a permis à une partie de l'équipe du blog de découvrir plein de bonnes choses durant son adolescence, que ce soit en littérature, humoristes, idées socio-politiques, cinéma ou bien évidemment musique avec les mythiques NPA Live dont voici une belle playlist :

jeudi 21 juin 2018

Heb Frueman, les rois du hardcore meldois



Années 90 : un petit groupe underground du nom de Nirvana prend tout le monde par surprise en devenant LE groupe de rock de la décennie. Au delà du succès du trio de Seattle, c'est tout un pan des musiques alternatives qui se voit propulser sous les feux des projecteurs, du rock indé à la Pixies/Pavement/Sebadoh au folk lo-fi de Daniel Johnston sans oublier la noise (Sonic Youth, Jesus Lizard, Butthole Surfers) ou le grunge (Melvins, Mudhoney). L'un des styles à avoir profité de cette lumière est le hardcore, version US du punk rock qui, s'il existe depuis le début des 80's, s'installe durablement dans les 90's et ce, sous plusieurs aspects : dans sa forme brute avec les groupes new-yorkais qui commencent à intégrer des influences metal (Madball, Sick of It All, Biohazard), son alter ego mélodique d’influence californienne (Bad Religion, Burning Heads), ses dérives bruitistes (Portobello Bones, Condense, Unsane) ou émotionnelles (Fugazi, Vanilla)...


Pourtant, dans un petit village gaulois du nom de Meaux, un groupe pratiquait un hardcore anachronique qui se foutait complètement des années 90 pour se concentrer sur le son des pionniers des années 80. Formé en 1996, Heb Frueman (en référence au film Ferris Bueller, le fameux industriel de la saucisse de Chicago), commence à faire parler de lui en proposant un hardcore old school sec et rapide lorgnant vers les Beastie Boys (quand ces derniers faisaient du punk hardcore), les méconnus Dead Fuckin' Last ou les incontournables Minor Threat (dont ils reprenaient le Screaming at a wall), pour des morceaux fun dépassant rarement la minute. 




En 2016, le label rennais Poch Records sort en vinyle A year and a half of high altitude velocity, une anthologie de ce groupe qui a marqué les esprits de ceux qui l'ont vu à l'époque sur scène. Ce LP rassemble quasiment tous les morceaux qu’ils ont enregistrés durant leur brève existence (1996-1998), sortis à l’époque sur une démo K7 (qui sera dispatchée sur plusieurs compilations), sur un vinyl 7’’ s’arrachant à prix d’or sur Discogs et sur un split CD avec les hollandais de NRA. Si on peut regretter l’absence de leur reprise poppy du Waiting Room de Fugazi ainsi que de quelques délires hip hop foutraques présents sur le split avec NRA, cette anthologie dresse enfin un historique de l’un des meilleurs groupes punk hardcore français. Si le groupe n’existe plus depuis près de 20 ans, il faut savoir que Tit, le batteur, joue maintenant dans Blazcooky et Danforth tandis que Mehdi, le chanteur, s’apprête à sortir un disque de musique électronique sous le nom de DVNO (après avoir monté Scenario Rock en compagnie du bassiste de Heb Frueman et du grand DJ Pone de Svinkels/Birdy Nam Nam).


dimanche 17 juin 2018

Ouais ? La playlist



Une playlist à base de Ouais ? Bah ouais !

On commence cette liste de lecture par le titre Ouais des nantais de Justin(e), certainement l'un des meilleurs groupes de punk rock francophones des années 2000/2010 qui adapte en français le Yo! de Santa Cruz, certainement l'un des meilleurs groupes de punk hardcore nantais des années 2000/2010. On poursuit avec 2 vétérans du hip hop, IV My People, collectif fondé par Kool Shen du Suprême NTM suivi des anciens rivaux marseillais du groupe IAM (avec un extrait de l'album ...IAM de 2013). Petit détour vers la Belgique avec un morceau ska assez rare du plus grand imposteur du punk, Plastic Bertrand, avant de revenir au sérieux avec Oxmo Puccino puis le mythique groupe d'Ivry, 113, qui utilise le même sample du classique electro Planet Rock d'Afrika Bambaataa, le fameux Trans-Europe Express de Kraftwerk.

On reste ensuite dans le rap avec Booba, le rappeur qui plaît aussi bien aux anciens qu'aux plus jeunes, ce qui ne doit pas être le cas d'Alain Barrière dans ce Ouais de 1969. Quelques années plus tard, en 1994, le mythique Charly Oleg, l'organiste de la non moins mythique émission télé Tournez Manège ! (et accessoirement tête de turc des Ludwig Von 88) s'associe avec le provocateur Professeur Choron, cofondateur des journaux satiriques Charlie Hebdo et Hara-Kiri dont on retrouve des couv' dans la vidéo (au passage, petit cadeau avec cette vidéo du groupe punk Garçons Bouchers dans laquelle on peut voir le Professeur Choron ainsi qu'une jeune Béatrice Dalle et le défunt Christophe Salengro avant qu'il ne devienne le président de Groland).

On termine cette playlist avec du rap autotuné, histoire d'attirer les jeunes vers la culture avec un grand Q de ce blog.