samedi 7 septembre 2019

Ici n'est plus ici. Tommy Orange


Publié dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel, Ici n'est plus ici est le premier roman de Tommy Orange, jeune amérindien membre de la tribu cheyenne et ayant grandi à Oakland, Californie. 

Oakland, il en est question dans ce roman choral. Dans cette ville, nouvelle réserve indienne urbaine, nous suivrons des amérindiens, aujourd'hui. Des vies marquées par l'alcool, la drogue, l'obésité. Le lourd passé et l'abandon des autorités n'aidant en rien ces hommes et femmes, certains n'ayant même plus la volonté de vivre. Ici n'est plus ici est un roman bien contemporain, on y parle des ravages des réseaux sociaux, de technologies, de solitude.

Les personnages, évoqués dans des chapitres portant leurs noms, vont se rejoindre lors du grand Pow-wow d'Oakland, point culminant du roman, dont l'on devine très tôt l'issue tragique. 

On suivra un jeune homme désirant réaliser un film documentaire, un obèse, des petites frappes, une ancienne alcoolique, entre autres. Des personnages complexes, croqués avec justesse, ayant en mémoire les traditions ancestrales, subissant les absurdités modernes.

Ici n'est plus ici est un roman puissant, marquant, déjà largement salué aux Etats-Unis. Après Richard Wright, Chester Himes, Toni Morrison (dont nous pleurons la disparition récente), des auteurs écrivant sur la condition afro-américaine; après Larry Brown et ces auteurs décrivant les blancs pauvres, dans un mouvement initié par Erskine Caldwell, Tommy Orange nous invite à nous pencher sur les amérindiens, aujourd'hui. Les amateurs de polars songeront à Jim Chee, le Navajo créé par Tony Hillerman rencontré notamment dans l'excellent Peuple des ténèbres. Mais Ici n'est plus ici est un autre roman, choral, bien plus ample, qui, nous le gageons, fera date.

Ici n'est plus ici / Tommy Orange. - Albin Michel, 2019. Traduction de Stéphane Roques. 334 p.

mercredi 24 juillet 2019

"Assis sur un banc à l'arrêt de car..." 77. Marin Fouqué

77 / Marin Fouqué


Vernou-la-Celle sur Seine, dans le sud Seine-et-Marne (prononcez sept-sept). On y est bien loin de Paris mais pas non plus vraiment en province. Des champs, verts, et la terre grasse, marron. 


Quand il décide de s'allumer un joint, tout défile devant ses yeux. Le père Mandrin, un paysan qui craint l'arrivée de la banlieue, un gueulard sans cesse juché sur son John Deere. Enzo le traître, un ancien pote de glande et la fille Novembre, une fille dure, habituée aux coups du Père Novembre. La jeunesse marquée par la violence, l'ennui, les jeux à la con dans les champs et la fête foraine une fois par an, la cité de Champagne-sur-Seine quand on cherche vraiment la merde.

Le personnage, qu'on ne nomme pas, a eu une jeunesse difficile, un père qui l'élève comme il peut, les railleries de ses camarades. C'est un jeune qui a découvert le shit avec le grand Kevin, débarqué du 9-3. Il se cherche des modèles, profondément déboussolé. 

Alors cette fois, il ne prendra pas le car, va fouiller dans les poches de son survet' et prendre le pocheton de marocain acheté chez le Samouraï, un type qui vit dans les bois. Le cul vissé sur son bloc de béton, la capuche sur la tête, il va laisser glisser la journée. Demain est un autre jour.

Dans une langue que l'on sent influencée par le slam et la scène, Marin Fouqué dépeint la jeunesse de la France péri-urbaine. On a Fief de David Lopez en mémoire, mais avec un ton nettement différent, comme une alerte sur une jeunesse à laquelle il a manqué une transmission des aînés et qui se construit comme elle peut. Le ton, parfois drôle dans Fief, est ici plus tragique, met parfois mal à l'aise. 

Il manque peu de choses pour faire de 77 un très bon roman, mais on est resté un peu sur notre faim, sans trop savoir pourquoi. Peut-être cette volonté de mêler poésie / slam à un récit qui a vraiment de la gueule, mais dont le message est parfois brouillé.

77 reste un bon roman de cette rentrée littéraire, et ça fait du bien de voir un roman français qui ne parle pas des turpitudes d'une jeunesse parisienne sniffant de la coke achetée grâce aux virements bancaires mensuels de papa et maman. 

77 / Marin Fouqué. - Actes Sud, 2019. 218 p.


mercredi 3 juillet 2019

Nuits Appalaches. Chris Offutt

Nuits Appalaches / Chris Offutt

1954, Kentucky. Tucker, jeune vétéran de la guerre de Corée, rentre à pied chez lui. Pressé de tourner la page, de retrouver ses terres, il garde cependant les réflexes qui l'ont aidé à survivre. Sur la route, il surprend un homme essayant de violer une jeune femme. Cette jeune femme, c'est Rhonda, quinze ans, Tucker en a à peine dix-huit. Tous deux vont s'éprendre l'un de l'autre. Le roman nous emmène quelques années plus loin, dans l'intimité d'une famille nombreuse. Rhonda a donné naissance à quatre enfants, tous atteint d'un handicap, sauf la jeune Jo. Jo est alerte, pleine de vie et aide sa mère à tenir le foyer. Tucker travaille comme un forçat pour nourrir sa famille, la semaine il conduit des camions d'alcool illégal. 


Vivant à l'écart, la famille de Tucker reçoit un jour la visite des services sociaux. Une femme compréhensive accompagnée d'un homme qui l'est beaucoup moins. Très vite, l'homme déclare que les enfants doivent être placés. Lorsque Tucker l'apprend, il prend son pick-up et le tue, sur le parking d'un restaurant. Son véhicule a néanmoins été repéré. Manque de chance, c'est celui avec lequel il effectue les livraisons d'alcool. Son patron le convoque et lui propose un marché risqué, quelques mois de prison pour une tranquillité assurée à sa sortie.



Chris Offutt, sorti des radars quelques temps, nous offre un roman âpre, typiquement américain dans l'écriture, avec un côté très nature writing, ce qui explique la publication en France par l'éditeur Gallmeister. On note des similitudes entre Tucker et le John Rambo du premier volet d'une série de films qui n'en finit plus (Le premier volet est loin d'être un film d'action gratuit mais traite magistralement du retour au pays des vétérans du Vietnam). Tucker est violent mais droit, époux et père de famille exemplaire, il incarne l'Amérique des petites gens, une Amérique rurale, celle qui ne compte sur personne et fume des cartouches de Lucky Strike.


Un ouvrage à retenir, puissant et magistral, où l'on notera quelques similitudes avec les romans de Ron Rash, voisin de Chris Offutt, que l'on vous invite à découvrir aussi.



Nuits Appalaches / Chris Offutt. - Gallmeister, 2019. Traduction d'Anatole Pons. 224 p.

vendredi 14 juin 2019

Country noir à la française. Grossir le ciel. Franck Bouysse

Grossir le ciel / Franck Bouysse


Fin Janvier 2007, la France apprend le décès de l'Abbé Pierre. Cet événement a une résonance particulière pour Gus, un paysan des Cévennes. Ça lui fait quelque chose, il ne saurait dire quoi. 

À partir de ce jour, tout va s’accélérer au lieu-dit Les Doges, où deux fermes cohabitent. Il y a celle de Gus, un rustaud taiseux qui vit avec son chien et celle d'Abel, plus âgé mais tout aussi laconique. Tous deux cohabitent, avec leurs secrets de famille et le vin qu'on tire à la cave pour une cuite de temps en temps, histoire de noyer un peu la solitude.

Gus a une histoire familiale compliquée, un père absent et une mère qui ne l'a jamais aimé, une enfance difficile mais sa vie ne l'a jamais été, facile. Abel panse aussi les plaies d'un veuvage survenu trop tôt, une épouse chérie morte en couche.

Mais en cet hiver 2007, Gus cogite, fume Gitane sur Gitane, surtout quand il perçoit des traces de pas étrangères et des tâches de sang dans la neige.

On assiste dès lors à un huis-clos, dans un cadre magnifique, où l'on sait que l'issue sera forcément funeste.

Grossir le ciel est un roman de terroir dans le bon sens du terme, avec ses personnages aux lourds secrets, ses non-dits. Franck Bouysse parvient parfaitement à faire monter une attente chez le lecteur, si bien que ce court roman peut se lire très vite.

Mais on aurait tort de le voir comme un page-turner, parce qu'on est pris aux tripes, et qu'il faut se ménager des pauses pour encaisser.

L'écriture est superbe, l'auteur maîtrise le sujet de l'agriculture et de la ruralité, avec des références sorties au bon moment, sans en mettre plein la vue. 

Un roman qui nous a secoué, et l'on se dit que Franck Bouysse a réussi là où tant d'autres ont échoué, écrire un roman noir rural français avec de claires références aux auteurs américains, Grossir le ciel parvenant à faire cohabiter Christian Signol et William Faulkner.

Grossir le ciel / Franck Bouysse. - Le livre de poche. 234 p.



lundi 25 mars 2019

Atmosphère, atmosphère ! L'Hôtel du Nord. Eugène Dabit

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit

Ecrit en 1927-1928, L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qui vous rappellent qu'il y a eu un Paris populaire, ouvrier, avec ses ballons de rouge que l'on vide d'un trait pour se remettre d'une journée de labeur. Les dimanche chômés, où l'on va prendre un air de campagne à Villeparisis où flâner du côté du Canal Saint-Martin.


Emile et Louise Lecouvreur signent un bail pour reprendre l'Hôtel du Nord. Bien vite, ils prennent le rythme, servent des verre d'anisette ou de vieux bourgogne. Emile joue à la manille et écoute les ragots, Louise fait les chambres, le travail ne manque pas, les affaires sont florissantes. La clientèle est ouvrière, besogneuse et ne rechigne pas à boire un coup, les chambres petites, on ne donne pas dans le luxe.

Le roman nous propose une galerie des clients, des amours contrariés et malheureux, des jeunes femmes naïves, des hommes rustres, tour à tour charmeurs et violents. C'est aussi la montée des idées de gauche, avec les manifs du 1er mai.

L'Hôtel du Nord est un roman d'atmosphère, pour faire écho à la réplique d'Arletty, dans le film éponyme adapté une dizaine d'années plus tard.



C'est le roman de l'argot parisien, illustré dans les années 10 par Francis Carco, on a aussi en tête le

fabuleux roman Les coups de Jean Meckert, sur l'itinéraire d'un ouvrier de la capitale, publié en 42. Pour les aficionados du roman noir, Meckert a publié à la Série Noire sous le nom de Jean Amila.

On retiendra aussi que tous les ans, dans l'Hôtel du Nord qui existe toujours, est remis le Prix Eugène Dabit du roman populiste, qui a récompensé des auteurs comme Sartre, Vautrin, Mordillat, Daeninckx, ou plus récemment l'excellent roman Après le silence de Didier Castino. Tous ces romans mettent en lumière les petites gens. 

L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qu'il est bon de relire de temps en temps, comme on savoure un alcool d'une autre époque.

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit. - Gallimard / Folio. 220 p.


mercredi 20 mars 2019

Hommage à Dick Dale (1937-2019)

Ça commence à devenir une habitude mais il va falloir s'y faire vu l'âge avancé des légendes des 60's, Ouais ? se fend d'un nouvel hommage, cette fois-ci au récemment décédé Dick Dale, mythique guitariste au jeu novateur (pour l'époque) qui fera de lui le King of Surf Guitar. Au même titre que le prodigieux Link Wray, Dick Dale, de son vrai nom Richard Monsour, est un pionnier du rock instrumental des années 60 qu'il aura contribué à façonner à travers un jeu rapide et puissant baignant dans un océan de reverb à faire baver n'importe quel fan de dub enfumé. 

Pour ceux du fond qui n'auraient pas suivi, Dick Dale c'est surtout ça :


Un morceau de 1962 qui sera sorti du placard en 1994 par Quentin Tarantino pour l'ouverture de son légendaire Pulp Fiction. A noter d'ailleurs que la version présente sur la mythique BO du film est en fait la version sortie en single, assez différente de celle présente sur son album de la même période, Surfer's Choice (qui comprend malgré tout une bonne partie de titres chantés, un comble pour un roi de la musique instrumentale !), une version pleine de violons qui renvoient aux origines de cette chanson :



Aux origines de cette chanson ? Bah ouais, Misirlou (ou Miserlou) fait partie de ses nombreuses chansons qui sont en fait des reprises. Issue du répertoire rebetiko (l’équivalent Grec du blues), elle aurait été interprétée pour la première fois en 1927 par l’orchestre de Michalis Patrinos. Selon certaines sources, il s’agirait d’une adaptation grecque d’une mélodie orientale traditionnelle (Turques, Arabes, Arméniens et Juifs s’en disputent l’origine). Au début des années 30, le musicologue gréco-américain Nicholas Roubanis en réalise une transcription en se créditant lui-même compositeur.

Par la suite, les américains Bob Russell, Fred Wise et Milton Leeds ont ajouté des paroles anglaises sur ce thème qui sera interprété dans les années 50 par de nombreux ensembles lounge et exotica : Xavier CugatKorla PanditCharlie VenturaWoody HermanMartin Denny, ... En 1962, le guitariste Dick Dale en signe un arrangement qui fera référence et qui deviendra tellement populaire que de nombreux groupes de surf-rock en feront une reprise : les Beach BoysThe Lively OnesJohnny & The HurricanesThe TrashmenLaika & The CosmonautsThe SurfarisThe Astronauts, … Bref, des versions différentes de Misirlou, on en compte des paquets, et on vous épargne la version par les Black Eyed Peas qui illustre le film Taxi 4. Par contre, on ne fera pas l'impasse sur celle-là :

 
  
Et en bonus, une petite version ska par les allemands Yellow Umbrella :

 



vendredi 1 mars 2019

Les conseils TV de Ouais ?

Ce lundi 4 mars 2019, France 3 rediffuse Le Clan des Siciliens, un film de 1969 signé Henri Verneuil, spécialiste du polar à la française. Malgré la présence de grands noms du cinéma tels que Jean Gabin, Alain Delon ou Lino Ventura, Ouais ? ne l'a pas encore vu mais connaît parfaitement sa musique, une partition entêtante signée du maestro Ennio Morricone :


Un thème qui sera notamment repris dans Astérix aux Jeux Olympiques, dans la comédie Seuls Two d'Eric & Ramzy, ainsi que par le déjanté saxophoniste John Zorn par 2 fois, une première en 1990 au sein du groupe Naked City :

 

Et une seconde fois en 2000 pour la réédition de l'album hommage à Ennio Morricone, The Big Gundown :


Sinon, mardi prochain, le 5 mars, il sera difficile de choisir entre la comédie familiale Rasta Rocket sur Gulli ou sur NRJ 12 Heat, un face à face de 3 heures entre Al Pacino et Robert De Niro sous la houlette du producteur de Deux flics à Miami


Jeudi 7 mars, vous avez le choix entre LOL, nanar avec Sophie Marceau sur M6, ou Pale Rider, un western crépusculaire et fantomatique diffusé sur France 3. Chez Ouais ?, on aime bien les nanars mais faut pas trop pousser non plus. Donc on opte pour Pale Rider, avec un Clint Eastwood aussi habile à prêcher la bonne parole à des chercheurs d’or qu’à manier le Colt Remington pour anesthésier ceux qui voudraient les chasser de leur terre. Clint Eastwood, après la période spaghetti, fait des heures sup’ dans le western. Pale Rider est dans l’esprit assez proche de Josey Wales hors-la-loi, plus verbeux mais tout aussi efficace. Désolé pour les aficionados de Sophie Marceau, mais avec le printemps qui va arriver, on devrait bien avoir une énième rediffusion de La Boum sur le petit écran. On vous promet alors une analyse pointue de Reality, le chef d’œuvre de musique spectrale signé Richard Sanderson.