lundi 16 décembre 2019

Everybody loves reggae : Reggatta de blanc, le reggae hors Jamaïque de Vincent Jégu

Dans le monde sinistré de l'édition de livres sur la musique, deux compagnies tirent leur épingle du jeu : Camion Blanc qui sort de gros pavés assez chers et pas très sexy mais ultra instructifs, et Le Mot Et Le Reste qui publie régulièrement des biographies et des livres assez intéressants construits sous forme de classements (Africa 100, Rap, Hip-Hop 30 années en 150 albums, Prog 100, Stoner, Techno 100, Rap Français, une exploration en 100 albums, Africa 100, Reggae 100, Electro 100, ...). Publié en 2018 chez ce dernier, Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque est le premier livre de Vincent Jégu, un auteur né en 1967 (dit comme ça cela fait un peu people mais c'est une information importante pour la suite, vous allez comprendre). Comme l'indique son titre, emprunté à l'incontournable deuxième album de The Police, ce livre traite de l'influence qu'a pu avoir le reggae au-delà de son île natale, la Jamaïque, sous la forme de 100 morceaux de reggae non jamaïcains (et pas forcément par des artistes purement reggae non plus).

Après une brève introduction retraçant de façon claire et concise l'histoire de la musique jamaïcaine, du ska au dancehall en passant par le rocksteady, le dub, le reggae roots ou les deejays, l'auteur évoque les différents métissages que ces musiques ont pu connaître au fil du temps : le skinhead reggae de 1969, les croisements punk et reggae de l'Angleterre circa 1977-1979, le ska 2 Tone, la pop et la new wave teintées de reggae, les titres reggae par des artistes afro-américains, le trip hop, les musiques électroniques, le hip hop, ... puis rentre dans le vif du sujet avec une liste de 100 morceaux. En se limitant aux titres sortis en singles entre 1968 (année de naissance du reggae ainsi que de la sortie du Ob-La-Di, Ob-La-Da des Beatles) et 2003 (No One's There (Dub) de la chanteuse Anika produite par Geoff Barrow de Portishead), on retrouve ici l'histoire des artistes évoqués, leur façon de s'approprier le reggae ainsi que de nombreuses autres pistes à explorer, permettant ainsi de contourner la limite des 100 chansons sorties en single (même si l'auteur a triché par endroits en prenant la face B, mais chut !).

Comme on est en 2019 et qu'un name dropping est bien moins efficace qu'une playlist Youtube, la rédaction de Ouais ? vous liste ci dessous les 100 titres dont ce livre parle :


Le livre évoque donc des morceaux reggae venant du rock et de la pop (Beatles, Eric Clapton, Led Zeppelin, Robert Palmer, David Bowie), du folk (Paul Simon, Bob Dylan), du punk (The Clash, The Ruts, Angelic Upstarts), du ska (The Specials, The Selecter, Madness, Ska-P), de la new wave et du post-punk (The Police, Killing Joke, The Stranglers, Public Image Ltd, The Fall, Pere Ubu, Grace Jones), de la musique industrielle (Cabaret Voltaire), de la chanson (Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers), du dub (New Age Steppers, Gary Clail, High Tone), du punk californien (Rancid, Sublime), du rock indé (Primal Scream, Morrissey, Lily Allen, The Kills, Peter Doherty), des musiques électroniques (Massive Attack, Leftfield, Thievery Corporation, Death In Vegas, Burial) ou du reggae pur (Steel Pulse, Groundation) ou pas (UB40, Major Lazer). Comme d'habitude avec ce genre de listes, on peut discuter de la présence ou non de telle ou telle chanson et/ou artiste, mais on apprend quand même plein de choses dans ce livre : par exemple, saviez-vous qu'avant de connaître le succès avec des tubes pop/new wave comme Shout ou Sowing in the Seeds of Love, les membres de Tears For Fears faisaient partie d'un groupe dénommé Graduate auteur d'un morceau de ska s'attaquant à Elvis Costello ? Qu'Ozzy Osbourne, chanteur du mythique groupe metal Black Sabbath revisitait sur scène son Children of the grave version reggae ? [Bon, là l'auteur se serait peut-être planté, car la seule vidéo Youtube reggae d'Ozzy Osbourne est en fait un remix/mashup/bootleg artisanal]. Que Paul & Linda McCartney ont sorti un 45 tours reggae sous le pseudo de Suzy And The Red Stripes ? Que le post-punk tant apprécié par les hipsters détestant le reggae ne sonnerait pas pareil sans l'influence du dub, avec ces basses au premier plan et ses effets de reverb' sortant de nulle part ? Que le britannique Morrissey se vantait de dénigrer le reggae mais reprenait sur scène un titre chaloupé de Patti Smith sur un sous-label de Trojan ? Que My Generation des Who a été repris en ska ? Que le groupe electro-rock Primal Scream a collaboré avec le génie jamaïcain du mélodica Augustus Pablo ? On fera l'impasse sur certaines petites erreurs (Revolution Rock et Wrong'em Boyo des Clash ne sont pas des compos du groupe punk mais des reprises de Danny Ray et The Rulers respectivement, Lee Perry et Mad Professor sont bien deux personnes différentes, ...), néanmoins on pourra s'interroger de la sur-représentation du ska des 80's dans ce classement (surement dû à la génération de l'auteur), ainsi que l'absence quasi totale d'artistes français : quid du rock alternatif et du punk français ? On se doutait bien ne pas y trouver le groupe de hardcore Unlogistic ou l'anarcho-punk dub Broken, mais aucune mention de La Souris Déglinguée, La Mano Negra ou Ludwig Von 88 ? Et le ska rock français de la fin des années 90 qui a aidé à la renommée des SMAC de notre territoire en faisant salles combles avec les concerts de La Ruda Salska, des Caméléons et autres Spook & The Guay ?  A ce titre, nous proposerons bientôt un article évoquant certains titres que la rédaction de Ouais ? aurait bien aimé voir figurer dans ce livre. Sinon, pour vous montrer la richesse du contenu de cet ouvrage, on vous a également concocté une playlist des morceaux non jamaïcains évoqués dedans :



Bref, ce livre, outre le fait qu'il soit assez bien écrit, très clair et non élististe, est plutôt agréable à lire, avec un contenu plus qu'intéressant. Reggatta de Blanc est donc à conseiller aux aficionados de reggae bien sûr, ainsi qu'à ceux qui s'intéressent à l'histoire de la musique en général, mais il pourrait également convaincre ceux qui disent ne pas aimer cette musique en se rendant compte que son influence est bien plus vaste et importante que les clichés véhiculés de ci de là (par certains médias méprisants, snobinards ou tout simplement ignorants).
 

Reggatta De Blanc, le reggae hors Jamaïque / Vincent Jégu. - Le Mot Et Le Reste, 2018. 230 p. 

Et si le sujet vous intéresse, voici quelques pistes supplémentaires à explorer :
- cette liste Discogs assemblée par l'utilisateur TwinPowerForce regroupant des chansons reggae et dub par des artistes non reggae, dans des styles très très variés (on peut se demander si Vincent Jégu n'y a pas trouvé quelques références au passage)
- l'ouvrage Le Reggae en Angleterre 1967-1997 d'Eric Doumerc, paru en 2016 chez Camion Blanc
- le livre Les pionniers du reggae en France de Joseph Musso, paru en 2010 chez Editions Laboutiquedesartistes
- le livre L'esthétique new wave de Guillaume Gilles (devenu depuis programmateur du festival La Ferme Electrique à Tournan-En-Brie), paru en 2006 chez Camion Blanc, évoque les liens entre new wave/post-punk et musiques jamaïcaines (reggae, dub, ska)
- les discographies réalisées par les médiathèques de Rueil-Malmaison ou de Claye-Souilly évoquent l'influence du reggae et peuvent être lues en ligne sur Calaméo
- l'ancienne émission reggae Stand Firm! de Radio Canut (Lyon) a consacré plusieurs shows au punky reggae, écoutables en podcast
- le blog Skank Blog Bologna retrace l'histoire de nombreux artistes à la jonction du punk et du reggae (c'est d'ailleurs à eux que l'on doit l'excellente compilation Spiky Dread Issue One: punky reggae & post punk 1978-1984)
- le blog du fanzine punk Kill Your Pet Puppy s'intéresse également au reggae-punk et aux débuts du dub anglais (On-U Sound, Mad Professor, ...)
- le site punk77 s'intéresse, comme son nom l'indique, à l'histoire du punk anglais 77, avec notamment un dossier en plusieurs parties sur ces liens avec le reggae
- l'excellent fanzine Chéribibi, qui parle de culture populaire au sens large (musique, cinéma, BD, littérature, luttes sociales, ...) a consacré un dossier aux connexions entre punk et reggae dans son tout premier numéro.
- le magazine français Reggae Vibes a publié dans son numéro 61 (Août/Septembre 2018) un très bon dossier sur les liens entre la variété française et le reggae

Bonus : l'auteur donne des conférences sur le thème de son livre, notamment sur ce podcast enregistré à Nantes (en février 2019 ?) :

jeudi 24 octobre 2019

Amazonia. Patrick Deville

On peut lire des romans pour se détendre, des polars qu'on ne peut lâcher plus trépidants qu'une semaine au bureau ou des romans à l'eau de rose pour tromper l'ennui d'une vie conjugale terne. Ce sont des petits plaisirs bien légitimes. Mais il faut parfois se souvenir que la littérature sert aussi à faire grandir, à ouvrir des perspectives et à appréhender le monde.

En France, nous avons quelques rares écrivains qui s'attellent à cette tâche. Un style, des idées, de l'humour. Patrick Deville, Jean Rolin pour ceux que nous avons lu. Des artistes au sens noble du terme, grands voyageurs, éloignés des bassesses matérielles.

On s'est donc plongé dans Amazonia avec bonheur. L'auteur relate un voyage avec son fils sur le fleuve Amazone, de l'Atlantique au Pacifique, traversant le Brésil, l'Equateur. Aux ingrédients du roman d'aventure classique, l'auteur y ajoute une touche familiale. Celle d'un père et d'un fils qui n'ont jamais su trop s'apprivoiser, une entente cordiale, un respect mutuel en quelque sorte.

Mais Patrick Deville, comme dans ses précédents romans, ajoute à sa palette une pléiade de références littéraires, cinématographiques, géographiques, historiques autour de l'Amazonie. Cendrars et son Moravagine, Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog, de Pizarro à Bolsonaro, des invasions espagnoles à l'exploitation du caoutchouc, Deville nous procure l'envie de lire, d'apprendre, de savoir. La bibliothèque de bord en annexe promet de longues heures de lecture à qui prendra le temps.

Amazonia n'est pas vraiment un roman, plutôt un récit, brillant. Du bel ouvrage, qu'on lit en se laissant emporter et où l'on se réveille tard dans la nuit ou tôt le matin pour compulser Du monde entier de Blaise Cendrars. On a lu plusieurs romans de l'auteur, et immanquablement la lecture d'un ouvrage de Patrick Deville en appelle à d'autres, certaines parfois oubliées, toutes merveilleuses. Une invitation à flâner en librairies, en bibliothèques et, geste antique, à rouvrir de vieilles encyclopédies.

Amazonia / Patrick Deville. - Seuil, 2019. 295 p.


samedi 7 septembre 2019

Ici n'est plus ici. Tommy Orange


Publié dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel, Ici n'est plus ici est le premier roman de Tommy Orange, jeune amérindien membre de la tribu cheyenne et ayant grandi à Oakland, Californie. 

Oakland, il en est question dans ce roman choral. Dans cette ville, nouvelle réserve indienne urbaine, nous suivrons des amérindiens, aujourd'hui. Des vies marquées par l'alcool, la drogue, l'obésité. Le lourd passé et l'abandon des autorités n'aidant en rien ces hommes et femmes, certains n'ayant même plus la volonté de vivre. Ici n'est plus ici est un roman bien contemporain, on y parle des ravages des réseaux sociaux, de technologies, de solitude.

Les personnages, évoqués dans des chapitres portant leurs noms, vont se rejoindre lors du grand Pow-wow d'Oakland, point culminant du roman, dont l'on devine très tôt l'issue tragique. 

On suivra un jeune homme désirant réaliser un film documentaire, un obèse, des petites frappes, une ancienne alcoolique, entre autres. Des personnages complexes, croqués avec justesse, ayant en mémoire les traditions ancestrales, subissant les absurdités modernes.

Ici n'est plus ici est un roman puissant, marquant, déjà largement salué aux Etats-Unis. Après Richard Wright, Chester Himes, Toni Morrison (dont nous pleurons la disparition récente), des auteurs écrivant sur la condition afro-américaine; après Larry Brown et ces auteurs décrivant les blancs pauvres, dans un mouvement initié par Erskine Caldwell, Tommy Orange nous invite à nous pencher sur les amérindiens, aujourd'hui. Les amateurs de polars songeront à Jim Chee, le Navajo créé par Tony Hillerman rencontré notamment dans l'excellent Peuple des ténèbres. Mais Ici n'est plus ici est un autre roman, choral, bien plus ample, qui, nous le gageons, fera date.

Ici n'est plus ici / Tommy Orange. - Albin Michel, 2019. Traduction de Stéphane Roques. 334 p.

mercredi 24 juillet 2019

"Assis sur un banc à l'arrêt de car..." 77. Marin Fouqué

77 / Marin Fouqué


Vernou-la-Celle sur Seine, dans le sud Seine-et-Marne (prononcez sept-sept). On y est bien loin de Paris mais pas non plus vraiment en province. Des champs, verts, et la terre grasse, marron. 


Quand il décide de s'allumer un joint, tout défile devant ses yeux. Le père Mandrin, un paysan qui craint l'arrivée de la banlieue, un gueulard sans cesse juché sur son John Deere. Enzo le traître, un ancien pote de glande et la fille Novembre, une fille dure, habituée aux coups du Père Novembre. La jeunesse marquée par la violence, l'ennui, les jeux à la con dans les champs et la fête foraine une fois par an, la cité de Champagne-sur-Seine quand on cherche vraiment la merde.

Le personnage, qu'on ne nomme pas, a eu une jeunesse difficile, un père qui l'élève comme il peut, les railleries de ses camarades. C'est un jeune qui a découvert le shit avec le grand Kevin, débarqué du 9-3. Il se cherche des modèles, profondément déboussolé. 

Alors cette fois, il ne prendra pas le car, va fouiller dans les poches de son survet' et prendre le pocheton de marocain acheté chez le Samouraï, un type qui vit dans les bois. Le cul vissé sur son bloc de béton, la capuche sur la tête, il va laisser glisser la journée. Demain est un autre jour.

Dans une langue que l'on sent influencée par le slam et la scène, Marin Fouqué dépeint la jeunesse de la France péri-urbaine. On a Fief de David Lopez en mémoire, mais avec un ton nettement différent, comme une alerte sur une jeunesse à laquelle il a manqué une transmission des aînés et qui se construit comme elle peut. Le ton, parfois drôle dans Fief, est ici plus tragique, met parfois mal à l'aise. 

Il manque peu de choses pour faire de 77 un très bon roman, mais on est resté un peu sur notre faim, sans trop savoir pourquoi. Peut-être cette volonté de mêler poésie / slam à un récit qui a vraiment de la gueule, mais dont le message est parfois brouillé.

77 reste un bon roman de cette rentrée littéraire, et ça fait du bien de voir un roman français qui ne parle pas des turpitudes d'une jeunesse parisienne sniffant de la coke achetée grâce aux virements bancaires mensuels de papa et maman. 

77 / Marin Fouqué. - Actes Sud, 2019. 218 p.


mercredi 3 juillet 2019

Nuits Appalaches. Chris Offutt

Nuits Appalaches / Chris Offutt

1954, Kentucky. Tucker, jeune vétéran de la guerre de Corée, rentre à pied chez lui. Pressé de tourner la page, de retrouver ses terres, il garde cependant les réflexes qui l'ont aidé à survivre. Sur la route, il surprend un homme essayant de violer une jeune femme. Cette jeune femme, c'est Rhonda, quinze ans, Tucker en a à peine dix-huit. Tous deux vont s'éprendre l'un de l'autre. Le roman nous emmène quelques années plus loin, dans l'intimité d'une famille nombreuse. Rhonda a donné naissance à quatre enfants, tous atteint d'un handicap, sauf la jeune Jo. Jo est alerte, pleine de vie et aide sa mère à tenir le foyer. Tucker travaille comme un forçat pour nourrir sa famille, la semaine il conduit des camions d'alcool illégal. 


Vivant à l'écart, la famille de Tucker reçoit un jour la visite des services sociaux. Une femme compréhensive accompagnée d'un homme qui l'est beaucoup moins. Très vite, l'homme déclare que les enfants doivent être placés. Lorsque Tucker l'apprend, il prend son pick-up et le tue, sur le parking d'un restaurant. Son véhicule a néanmoins été repéré. Manque de chance, c'est celui avec lequel il effectue les livraisons d'alcool. Son patron le convoque et lui propose un marché risqué, quelques mois de prison pour une tranquillité assurée à sa sortie.



Chris Offutt, sorti des radars quelques temps, nous offre un roman âpre, typiquement américain dans l'écriture, avec un côté très nature writing, ce qui explique la publication en France par l'éditeur Gallmeister. On note des similitudes entre Tucker et le John Rambo du premier volet d'une série de films qui n'en finit plus (Le premier volet est loin d'être un film d'action gratuit mais traite magistralement du retour au pays des vétérans du Vietnam). Tucker est violent mais droit, époux et père de famille exemplaire, il incarne l'Amérique des petites gens, une Amérique rurale, celle qui ne compte sur personne et fume des cartouches de Lucky Strike.


Un ouvrage à retenir, puissant et magistral, où l'on notera quelques similitudes avec les romans de Ron Rash, voisin de Chris Offutt, que l'on vous invite à découvrir aussi.



Nuits Appalaches / Chris Offutt. - Gallmeister, 2019. Traduction d'Anatole Pons. 224 p.

vendredi 14 juin 2019

Country noir à la française. Grossir le ciel. Franck Bouysse

Grossir le ciel / Franck Bouysse


Fin Janvier 2007, la France apprend le décès de l'Abbé Pierre. Cet événement a une résonance particulière pour Gus, un paysan des Cévennes. Ça lui fait quelque chose, il ne saurait dire quoi. 

À partir de ce jour, tout va s’accélérer au lieu-dit Les Doges, où deux fermes cohabitent. Il y a celle de Gus, un rustaud taiseux qui vit avec son chien et celle d'Abel, plus âgé mais tout aussi laconique. Tous deux cohabitent, avec leurs secrets de famille et le vin qu'on tire à la cave pour une cuite de temps en temps, histoire de noyer un peu la solitude.

Gus a une histoire familiale compliquée, un père absent et une mère qui ne l'a jamais aimé, une enfance difficile mais sa vie ne l'a jamais été, facile. Abel panse aussi les plaies d'un veuvage survenu trop tôt, une épouse chérie morte en couche.

Mais en cet hiver 2007, Gus cogite, fume Gitane sur Gitane, surtout quand il perçoit des traces de pas étrangères et des tâches de sang dans la neige.

On assiste dès lors à un huis-clos, dans un cadre magnifique, où l'on sait que l'issue sera forcément funeste.

Grossir le ciel est un roman de terroir dans le bon sens du terme, avec ses personnages aux lourds secrets, ses non-dits. Franck Bouysse parvient parfaitement à faire monter une attente chez le lecteur, si bien que ce court roman peut se lire très vite.

Mais on aurait tort de le voir comme un page-turner, parce qu'on est pris aux tripes, et qu'il faut se ménager des pauses pour encaisser.

L'écriture est superbe, l'auteur maîtrise le sujet de l'agriculture et de la ruralité, avec des références sorties au bon moment, sans en mettre plein la vue. 

Un roman qui nous a secoué, et l'on se dit que Franck Bouysse a réussi là où tant d'autres ont échoué, écrire un roman noir rural français avec de claires références aux auteurs américains, Grossir le ciel parvenant à faire cohabiter Christian Signol et William Faulkner.

Grossir le ciel / Franck Bouysse. - Le livre de poche. 234 p.



lundi 25 mars 2019

Atmosphère, atmosphère ! L'Hôtel du Nord. Eugène Dabit

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit

Ecrit en 1927-1928, L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qui vous rappellent qu'il y a eu un Paris populaire, ouvrier, avec ses ballons de rouge que l'on vide d'un trait pour se remettre d'une journée de labeur. Les dimanche chômés, où l'on va prendre un air de campagne à Villeparisis où flâner du côté du Canal Saint-Martin.


Emile et Louise Lecouvreur signent un bail pour reprendre l'Hôtel du Nord. Bien vite, ils prennent le rythme, servent des verre d'anisette ou de vieux bourgogne. Emile joue à la manille et écoute les ragots, Louise fait les chambres, le travail ne manque pas, les affaires sont florissantes. La clientèle est ouvrière, besogneuse et ne rechigne pas à boire un coup, les chambres petites, on ne donne pas dans le luxe.

Le roman nous propose une galerie des clients, des amours contrariés et malheureux, des jeunes femmes naïves, des hommes rustres, tour à tour charmeurs et violents. C'est aussi la montée des idées de gauche, avec les manifs du 1er mai.

L'Hôtel du Nord est un roman d'atmosphère, pour faire écho à la réplique d'Arletty, dans le film éponyme adapté une dizaine d'années plus tard.



C'est le roman de l'argot parisien, illustré dans les années 10 par Francis Carco, on a aussi en tête le

fabuleux roman Les coups de Jean Meckert, sur l'itinéraire d'un ouvrier de la capitale, publié en 42. Pour les aficionados du roman noir, Meckert a publié à la Série Noire sous le nom de Jean Amila.

On retiendra aussi que tous les ans, dans l'Hôtel du Nord qui existe toujours, est remis le Prix Eugène Dabit du roman populiste, qui a récompensé des auteurs comme Sartre, Vautrin, Mordillat, Daeninckx, ou plus récemment l'excellent roman Après le silence de Didier Castino. Tous ces romans mettent en lumière les petites gens. 

L'Hôtel du Nord est l'un de ces romans qu'il est bon de relire de temps en temps, comme on savoure un alcool d'une autre époque.

L'Hôtel du Nord / Eugène Dabit. - Gallimard / Folio. 220 p.


mercredi 20 mars 2019

Hommage à Dick Dale (1937-2019)

Ça commence à devenir une habitude mais il va falloir s'y faire vu l'âge avancé des légendes des 60's, Ouais ? se fend d'un nouvel hommage, cette fois-ci au récemment décédé Dick Dale, mythique guitariste au jeu novateur (pour l'époque) qui fera de lui le King of Surf Guitar. Au même titre que le prodigieux Link Wray, Dick Dale, de son vrai nom Richard Monsour, est un pionnier du rock instrumental des années 60 qu'il aura contribué à façonner à travers un jeu rapide et puissant baignant dans un océan de reverb à faire baver n'importe quel fan de dub enfumé. 

Pour ceux du fond qui n'auraient pas suivi, Dick Dale c'est surtout ça :


Un morceau de 1962 qui sera sorti du placard en 1994 par Quentin Tarantino pour l'ouverture de son légendaire Pulp Fiction. A noter d'ailleurs que la version présente sur la mythique BO du film est en fait la version sortie en single, assez différente de celle présente sur son album de la même période, Surfer's Choice (qui comprend malgré tout une bonne partie de titres chantés, un comble pour un roi de la musique instrumentale !), une version pleine de violons qui renvoient aux origines de cette chanson :



Aux origines de cette chanson ? Bah ouais, Misirlou (ou Miserlou) fait partie de ses nombreuses chansons qui sont en fait des reprises. Issue du répertoire rebetiko (l’équivalent Grec du blues), elle aurait été interprétée pour la première fois en 1927 par l’orchestre de Michalis Patrinos. Selon certaines sources, il s’agirait d’une adaptation grecque d’une mélodie orientale traditionnelle (Turques, Arabes, Arméniens et Juifs s’en disputent l’origine). Au début des années 30, le musicologue gréco-américain Nicholas Roubanis en réalise une transcription en se créditant lui-même compositeur.

Par la suite, les américains Bob Russell, Fred Wise et Milton Leeds ont ajouté des paroles anglaises sur ce thème qui sera interprété dans les années 50 par de nombreux ensembles lounge et exotica : Xavier CugatKorla PanditCharlie VenturaWoody HermanMartin Denny, ... En 1962, le guitariste Dick Dale en signe un arrangement qui fera référence et qui deviendra tellement populaire que de nombreux groupes de surf-rock en feront une reprise : les Beach BoysThe Lively OnesJohnny & The HurricanesThe TrashmenLaika & The CosmonautsThe SurfarisThe Astronauts, … Bref, des versions différentes de Misirlou, on en compte des paquets, et on vous épargne la version par les Black Eyed Peas qui illustre le film Taxi 4. Par contre, on ne fera pas l'impasse sur celle-là :

 
  
Et en bonus, une petite version ska par les allemands Yellow Umbrella :

 



vendredi 1 mars 2019

Les conseils TV de Ouais ?

Ce lundi 4 mars 2019, France 3 rediffuse Le Clan des Siciliens, un film de 1969 signé Henri Verneuil, spécialiste du polar à la française. Malgré la présence de grands noms du cinéma tels que Jean Gabin, Alain Delon ou Lino Ventura, Ouais ? ne l'a pas encore vu mais connaît parfaitement sa musique, une partition entêtante signée du maestro Ennio Morricone :


Un thème qui sera notamment repris dans Astérix aux Jeux Olympiques, dans la comédie Seuls Two d'Eric & Ramzy, ainsi que par le déjanté saxophoniste John Zorn par 2 fois, une première en 1990 au sein du groupe Naked City :

 

Et une seconde fois en 2000 pour la réédition de l'album hommage à Ennio Morricone, The Big Gundown :


Sinon, mardi prochain, le 5 mars, il sera difficile de choisir entre la comédie familiale Rasta Rocket sur Gulli ou sur NRJ 12 Heat, un face à face de 3 heures entre Al Pacino et Robert De Niro sous la houlette du producteur de Deux flics à Miami


Jeudi 7 mars, vous avez le choix entre LOL, nanar avec Sophie Marceau sur M6, ou Pale Rider, un western crépusculaire et fantomatique diffusé sur France 3. Chez Ouais ?, on aime bien les nanars mais faut pas trop pousser non plus. Donc on opte pour Pale Rider, avec un Clint Eastwood aussi habile à prêcher la bonne parole à des chercheurs d’or qu’à manier le Colt Remington pour anesthésier ceux qui voudraient les chasser de leur terre. Clint Eastwood, après la période spaghetti, fait des heures sup’ dans le western. Pale Rider est dans l’esprit assez proche de Josey Wales hors-la-loi, plus verbeux mais tout aussi efficace. Désolé pour les aficionados de Sophie Marceau, mais avec le printemps qui va arriver, on devrait bien avoir une énième rediffusion de La Boum sur le petit écran. On vous promet alors une analyse pointue de Reality, le chef d’œuvre de musique spectrale signé Richard Sanderson.


Hommage à André Prévin

Chez Ouais ?, on aime bien les grands écarts, et à cet égard nous souhaitions rendre hommage au récemment décédé André Previn (1929-2019), pianiste et chef d'orchestre reconnu dans le domaine de la musique classique mais également capable de nous pondre quelques excentricités 70's telles que cette superbe BO de Rollerball, mythique film SF des années 70, qui voit Jean-Sébastien Bach ou Dimitri Chostakovich côtoyer des pépites funky de ce genre : 

A noter que ce chaud lapin (il fut marié 5 fois, dont à l'actrice Mia "Rosemary's Baby" Farrow ou à la violoniste Anne-Sophie von Mutter) baigna aussi dans le jazz en tant que pianiste, en leader ou en accompagnant Shelly Manne ou Benny Carter. C'est également à lui (et à sa femme de l'époque, Dory) que l'on doit cette chanson composée pour Frank Sinatra (qui fût également marié à Mia Farrow en 1966, année de l'enregistrement de cette chanson, de là à supposer des choses cela ne nous regarde pas...) :


mercredi 6 février 2019

Et bonne année hein. Sérotonine, Michel Houellebecq

Sérotonine / Michel Houellebecq

Un Houellebecq qui sort crée à chaque fois un frisson dans le monde de l’édition littéraire, et même au-delà. On épluche le texte ou on ne le lit pas, mais chacun a son avis tranché, plutôt sur l’auteur lui-même que sur son dernier roman.

Disons-le de suite, l’équipe de Ouais ? n’a pas lu l’intégrale de Houellebecq et n’est donc pas spécialiste de son œuvre. On avait seulement lu La carte et le territoire, Prix Goncourt 2010. Et c’est un sacré bon roman, interrogeant les relations père-fils, le monde de l’art, avec cette façon de nommer précisément les choses, en utilisant des références à des marques précises, plutôt que de tourner autour du pot pendant trois paragraphes.

Sérotonine, paru après le sulfureux Soumission (on ne l’a pas lu donc on ne vous en parlera pas), décrit la longue descente aux enfers de Florent-Claude Labrouste.

Florent-Claude Labrouste a la quarantaine, il est ingénieur agronome (comme Houellebecq), il fume comme un pompier (comme Houellebecq), et tous les matins, il prend une capsule de Captorix 15mg, un anti-dépresseur nouvelle génération.

Florent-Claude Labrouste, désormais réduit à l’impuissance sexuelle par son traitement, se souvient de ses conquêtes féminines, décrits dans des passages pornographiques par l’auteur. Des passages revenant fréquemment et qui ne manqueront pas  de donner du grain à moudre aux détracteurs de Houellebecq. Petit à petit, s’effondrant devant l’échec patent de sa vie, Labrouste quitte son travail, s’isole en Normandie, loge dans les rares hôtels encore fumeurs. La solitude, la dépression puis la folie vont le conduire à s’enfermer dans un studio Porte de Clichy à Paris. À ce moment, Florent-Claude Labrouste est foutu.

Sérotonine est aussi, et surtout, un roman social, bien ancré dans son époque. La crise des agriculteurs qui ne peuvent pas vivre de leurs revenus, une Europe étouffée par les bureaucrates, la solitude et l’individualisme, Houellebecq voit plutôt juste avec le regard noir et caustique qu’on lui connaît, et les récents événements ne sauraient lui donner tort.

On pourra arguer ici et là que Houellebecq est un misogyne ainsi qu'un foutu réac’. Ouais ? n’a pas eu cette impression. Sérotonine est un bon roman, qui gratte un peu là où ça démange, où l’on est partagé entre vouer l’auteur aux gémonies et le porter aux nues deux lignes plus tard, parce qu’il agace mais balaie tout ça d’un trait d’humour noir brillant.


Sérotonine n’est pas le livre de l’année, certes, mais un livre qui va compter et dont on reparlera.

Sérotonine / Michel Houellebecq. - Flammarion. 2018. 352 p.

lundi 4 février 2019

T'as vu y'a Alan Stivell à la Cigale ? Hein, quoi Steven Seagal ?

Ce soir, lundi 4 février, concert d'Alan Stivell à la Cigale, mais chez Ouais ? on préfère quand même Steven Seagal qui, quand il ne joue pas dans des films cultes, pousse la chansonnette de temps à autres, notamment sur cette superbe reprise de My Boy Lollipop :


A la base, My Boy Lollypop (avec un y) est un morceau de 1956 interprété par la chanteuse R&B Barbie Gaye :


Au début des années 60, le Rhythm & Blues américain donne naissance au ska jamaïcain. Un des titres qui va faire connaître le ska dans le monde est une version de My Boy Lollipop par la toute jeune Millie Small (17 ans si nos calculs sont bons). Cette version sera si populaire que les monsieurs je-sais-tout du web 2.0 affirment que la version originale de 1956 est un morceau de ska (même si elle date d'avant la naissance du ska) :


La même année que la version de Millie Small, les yéyés ne perdent pas de temps et adaptent très rapidement en français cette chanson qui deviendra C'est toi mon idole par Agnès Loti, Les Gam's (formées par des choristes de Gilbert Bécaud) ou Les Mitoufle :




Bref, des versions de cette chanson il y en a des paquets, peut-être même qu'Alan Stivell la reprendra après avoir lu ce post...